Le coup asséné par Nikita fut violent: il résonna comme une arquebusade, la forêt en retentit, des feuilles mortes en tombèrent; les bêtes fauves rentrèrent précipitamment dans le fourré, les hibous aux grands yeux s'envolèrent dans leurs trous; les paysans, occupés loin de là à diriger leurs charrues, se regardèrent et dirent, étonnés:—As-tu entendu le craquement? n'est-ce pas le vieux chêne de la mare du diable qui s'est brisé?
Maliouta fut désarçonné. Le pauvre vieux cheval du Prince Nikita broncha, fit quelques pas et tomba pour ne plus se relever.
—Maliouta! cria le prince en bondissant, tu vas recevoir le prix de ta trahison.
Et arrachant du fourreau le sabre de Skouratof, il s'apprêta à lui fendre le crâne.
Soudain, un autre sabre siffla au-dessus de la tête du prince. Mathieu Khomiak s'était élancé au secours de son maître. Le combat s'engagea entre Khomiak et Sérébrany. Les opritchniks, les sabres levés, tombèrent sur le prince, mais les arbres et les branchages les empêchèrent de l'entourer immédiatement.
Allons, pensa le prince en repoussant les assaillants, perdrai-je la vie sans sauver le Tsarévitch! Si Dieu me donnait seulement la force de résister une demi-heure, peut-être, d'un côté ou de l'autre, viendra-t-il quelque secours!
En cet instant même, un coup de sifflet retentit dans la forêt; des cris nombreux lui répondirent, un opritchnik dont le sabre allait frapper le prince, tomba la tête fendue et sur son corps apparut Vanioukha Persten, brandissant sa massue ensanglantée. Au même instant, les brigands, comme une bande de loups, se jetèrent sur l'escorte de Maliouta et la mêlée devint générale. Les cavaliers auraient bien voulu charger leurs adversaires, mais nulle part ils ne pouvaient prendre du champ; les arbres et les buissons les environnaient. Beaucoup tombèrent immédiatement, d'autres se remirent et poussant leur cri de ralliement: Goida! foulèrent aux pieds les audacieux aventuriers. Persten lui-même, blessé à la main, ne frappait plus avec la même énergie, quand un nouveau coup de sifflet retentit dans la forêt.
—Soutenez ferme, enfants! cria Persten; voilà grand-père Korchoun qui arrive.
Et il n'avait pas fini sa phrase que Korchoun, avec son détachement, tombait déjà sur les opritchniks et entamait avec eux une lutte ardente et sanglante. Il était difficile à des cavaliers, au milieu des bois, de lutter contre des piétons. Les chevaux se cabrant tombaient à la renverse et écrasaient leurs maîtres; les opritchniks combattaient avec le courage du désespoir. Le sabre de Khomiak sifflait comme un tourbillon et brillait au-dessus de sa tête comme la lueur d'un éclair.
Tout-à-coup au milieu de la mêlée générale il y eut un moment d'hésitation. Mitka traversa la foule et s'élança droit sur Khomiak, renversant sur son passage amis et ennemis. Mitka avait reconnu le ravisseur de sa fiancée. Levant à deux mains son énorme bûche, il en frappa son ennemi. Khomiak se rejeta en arrière; le coup frappa sur la tête du cheval; le cheval tomba mort et la bûche se rompit.