Après avoir donné cet ordre et conduit ses hôtes dans la salle d'honneur, Morozof traversa la cour et se rendit dans la chapelle. Devant lui marchaient ses commensaux et les officiers de sa maison, derrière, les autres serviteurs. Le maître d'hôtel et les gens nécessaires pour servir les opritchniks restèrent seuls dans la maison. On servit des vins et divers fruits en attendant le dîner.
Bientôt Sérébrany parut, pareillement accompagné de ses commensaux et de ses serviteurs; car à cette époque, dans des circonstances importantes, un boyard ne pouvait sortir seul ou avec une suite peu nombreuse sans compromettre sa dignité.
La table était dressée dans une vaste salle; les serviteurs étaient à leur poste, tous attendaient le maître.
Droujina, après avoir entendu une prière d'action de grâces, entra vêtu d'un riche caftan brodé, portant à la main une toque de martre. Ses cheveux gris venaient d'être coupés, sa barbe était rasée avec soin. Il salua ses hôtes; ceux-ci lui rendirent son salut et tout le monde se mit à table.
Le banquet commença, les gobelets et les amphores se choquèrent, un autre bruit peu ordinaire en pareil cas se mêla à ceux du joyeux banquet: des cottes-de-mailles résonnèrent cachées sous les caftans des opritchniks.
Mais Morozof n'entendit pas ce bruit sinistre, d'autres pensées l'occupaient. Un sentiment intérieur lui disait que son ennemi était à sa table, et le boyard avait trouvé un moyen de le découvrir. Ce moyen lui paraissait sûr.
Déjà ses hôtes avaient vidé de nombreux gobelets; ils avaient bu au Tzar, à la Tzarine et à toute la maison souveraine; ils avaient bu au métropolite et à tout le clergé russe; ils avaient bu à Viazemski, à Sérébrany et à la charmante maîtresse de maison. Ils avaient bu à chacun des hôtes en particulier. Quand toutes les santés eurent été portées, Viazemski se leva et porta de nouveau la santé de la jeune boyarine.
C'était cela que Morozof attendait.
—Chers hôtes, dit-il, il ne convient pas de boire à la boyarine en son absence. Allez, dit-il, en s'adressant aux serviteurs, allez dire à la boyarine qu'elle vienne répondre elle-même à nos chers hôtes!
Vivat, vivat! crièrent les hôtes: sans la maîtresse de maison le miel lui-même perd sa douceur!