—Comment! dit Morozof, comme s'il n'eût pas entendu, des vapeurs! c'est extraordinaire!

—Je vous en prie, seigneurs, approchez, n'écoutez pas ma femme; c'est encore un enfant que la nouveauté de cette cérémonie effarouche. Allez, chers hôtes, je vous en prie.

—Mais où est Sérébrany? pensa Droujina en parcourant la salle des yeux.

Le prince Nikita se tenait à l'écart. L'attention extraordinaire avec laquelle Morozof regardait sa femme et chacun de ceux qui s'avançaient vers elle ne lui avait pas échappé. Il lisait dans le visage d'Hélène la terreur et l'inquiétude. Sérébrany, toujours résolu quand sa conscience ne lui reprochait rien, ne savait maintenant que faire. Il redoutait, en s'approchant d'Hélène, d'augmenter son trouble; il craignait, en restant en arrière, d'éveiller des soupçons. S'il eût pu, sans être remarqué, lui adresser quelques mots, il eût sans doute relevé son courage défaillant, mais elle était entourée par les convives et son mari ne la quittait pas des yeux; il fallait prendre un parti.

Sérébrany s'avança, s'inclina profondément, mais il ne savait s'il devait regarder Hélène ou détourner les yeux de son visage. Cette incertitude le perdit. De son côté, Hélène ne put supporter l'épreuve à laquelle la soumettait Morozof. Elle avait trompé son mari, non par légèreté ni en obéissant aux suggestions d'un cœur corrompu, elle l'avait trompé parce qu'elle-même s'était fait illusion en croyant qu'elle pouvait aimer Droujina. Ce qu'elle avait dit près de la palissade du jardin lui était involontairement échappé; elle ne songeait pas à ses expressions et si, en ce moment-là, elle eût vu son mari derrière elle, elle lui eût tout avoué dans la simplicité de son cœur. Mais l'imagination d'Hélène était ardente et son caractère timide. Après son entrevue avec Sérébrany, les reproches de sa conscience ne cessèrent de la faire souffrir. A cela s'ajoutait encore une anxiété mortelle sur le sort de Nikita. Son cœur était torturé par des sentiments contraires; elle eût voulu tomber aux pieds de son mari et lui demander pardon et conseil, mais elle craignait sa colère; elle avait peur pour Nikita.

Cette lutte, ces souffrances, la terreur que lui inspirait son mari affable et bon, mais inflexible dans tout ce qui touchait à son honneur, tout contribuait à ébranler ses forces physiques. Quand les lèvres de Sérébrany touchèrent les siennes, elle frissonna comme dans la fièvre, ses genoux s'entrechoquèrent, et sa bouche laissa échapper ces paroles:—Sainte Vierge! ayez pitié de moi!

Morozof saisit Hélène.

—Ah! dit-il, voilà bien la santé des femmes! Voyez, un peu d'odeur du poêle et elles se trouvent mal. Mais ce n'est rien, c'est passé. Venez, chers hôtes!

La voix et les manières de Morozof ne trahirent aucune émotion. Il paraissait tranquille; il continua à être toujours aussi poli et aussi bienveillant. Sérébrany resta dans l'incertitude. Avait-il pénétré son secret?

Quand la cérémonie fut terminée et qu'Hélène soutenue par ses femmes fut retournée dans son appartement, les convives, sur l'invitation de Morozof, se remirent à table.