Les voisins, en apprenant l'attaque des opritchniks et voyant la lueur de l'incendie, s'empressèrent d'aller éteindre le feu et de fermer les portes de la cour de Morozof.
—Seigneur, disaient en se signant ceux près desquels passaient comme un tourbillon Viazemski et ses serviteurs, Seigneur, aie pitié de nous! préserve-nous du malheur!
Et dès que le galop des chevaux s'éloigna et que l'on n'entendit plus le bruit des cottes de mailles dans les rues désertes, les habitants répétaient:—Dieu soit béni, le malheur a passé! et ils se signaient de nouveau.
Pendant ce temps, le prince avait continué sa course effrénée et sa suite était déjà loin derrière lui. Il avait résolu d'atteindre, avant le jour, un village où l'attendaient des chevaux frais; de là il devait conduire Hélène dans son domaine de Rézan. Mais il n'avait pas fait cinq verstes quand il reconnut qu'il s'était trompé de chemin.
En même temps il s'aperçut que sa blessure à laquelle, dans la chaleur du combat, il n'avait fait aucune attention, lui causait maintenant une douleur insupportable.
—Boyarine! dit-il, mes serviteurs sont en arrière. Il faut attendre!
Hélène était un peu revenue à elle. En ouvrant les yeux, elle avait aperçu d'abord une lueur lointaine, puis elle distingua la forêt, puis la route, ensuite elle sentit qu'elle était sur le dos d'un cheval et qu'une main vigoureuse la soutenait. Peu à peu elle se rappela les événements de la journée; tout à coup elle reconnut Viazemski et poussa un cri d'épouvante.
—Boyarine, dit le prince avec un sourire amer, je te fais peur? tu me maudis? Ce n'est pas moi qu'il faut maudire, Hélène, c'est le sort. En vain tu as voulu m'échapper. On ne peut fuir sa destinée. Il était écrit depuis ta naissance qu'un jour tu m'appartiendrais!
—Prince, murmura Hélène tremblante de terreur, si tu n'as plus de conscience, souviens-toi de l'honneur du boyard, pense à la honte…
—Je n'ai pas d'honneur, je n'ai pas de honte! J'ai tout sacrifié pour toi, Hélène.