—Prince, souviens-toi du jugement de Dieu, ne perds pas ton âme.
—Il est trop tard, boyarine, répondit Viazemski en souriant, elle est déjà perdue! Crois-tu que celui qui paie l'hospitalité comme je l'ai fait puisse sauver son âme! Non, boyarine, cette nuit je l'ai perdue à jamais! Hier, il était encore temps; aujourd'hui pour moi plus d'espérance, plus de pardon, je suis maudit! et je te préfère à la bénédiction du ciel, Hélène!
Viazemski s'affaiblissait de plus en plus. Il sentait son épuisement et se raidissait en vain. Le délire égarait sa raison.
—Hélène, dit-il, mon sang coule, mes serviteurs sont loin… Il n'y a pas de secours à attendre, peut-être dans une heure irai-je dans les flammes éternelles… Aime-moi, aime-moi seulement une minute… afin que Satan n'ait pas mon âme pour rien! Hélène,—continua-t-il en rassemblant ses dernières forces—aime-moi, toi qui fus l'espoir de ma vie et seras la cause de ma damnation…
Le prince voulut la presser dans ses bras sanglants, mais ses forces le trahirent, les rênes s'échappèrent de ses mains, il chancela et roula à terre. Hélène se retint à la crinière du cheval. Le cheval, ne sentant plus son cavalier, partit au galop. Hélène voulut l'arrêter, mais il se jeta de côté, prit à travers la forêt et emporta la boyarine avec lui.
Ils coururent longtemps dans une profonde obscurité. D'abord Hélène voulut retenir les rênes, espérant arrêter sa monture, mais bientôt ses mains faiblirent et, se cramponnant à la crinière, elle s'abandonna à la volonté de Dieu. Le cheval galopait sans relâche. Les branches sèches s'accrochaient aux vêtements d'Hélène, les feuilles fouettaient son visage. Quand elle traversait des clairières éclairées par la lune, il lui semblait voir dans la brume blanchâtre des ombres qui marchaient et l'appelaient à elles. Elle entendit un bruit lointain et uniforme répété par les échos. Était-ce les éclats de rire d'un loup-garou ou quelqu'autre bruit? mais le son devenait de plus en plus fort, le cœur d'Hélène se serrait d'épouvante, elle s'attachait plus fort à la crinière du cheval. Comme à dessein, le cheval galopait directement vers le bruit. Une lumière apparut, une espèce de fantôme blanc sembla agiter ses ailes… Tout à coup le cheval s'arrêta et Hélène perdit connaissance. Quand elle reprit ses sens, elle était couchée sur une herbe épaisse. Autour d'elle se répandait une agréable fraîcheur, l'air était imprégné de l'odeur du bois; le bruit continuait toujours, mais il n'avait rien de terrible: comme une vieille chanson, il berçait et calmait Hélène.
Elle ouvrit les yeux avec peine. Une grande roue, mise en mouvement par l'eau, tournait bruyamment en lançant autour d'elle une pluie d'écume. En réfléchissant les rayons de la lune, elle lui rappela les diamants dont ses suivantes la paraient le jour où Sérébrany arriva.
—Serais-je chez moi dans le jardin? pensa Hélène; serais-je encore dans le jardin? Mes filles, Pacha, Dounia, où êtes-vous?
Mais au lieu du visage frais de ses jeunes filles, une tête grise et ridée se pencha vers Hélène; une barbe blanche comme la neige toucha presque son visage.
—Admire comme le Seigneur t'a préservée, boyarine, dit le vieillard inconnu en regardant curieusement le visage d'Hélène; si le cheval avait pris un peu plus à gauche, tu serais tombée dans la rivière; mais, continua-t-il en se parlant à lui-même, ce cheval-là connaît le pays; grâce à Dieu! ce n'est pas la première fois qu'il vient au moulin.