L'apparition du vieillard avait effrayé Hélène; elle lui avait rappelé les récits des loups-garous; les rides et la barbe blanche de l'inconnu lui avaient causé une impression étrange; mais dans sa voix il y avait quelque chose de bienveillant. Hélène, changeant soudain de pensée, se jeta à ses genoux.
—Grand-père, grand-père! s'écria-t-elle, protége-moi, cache-moi!
Le meunier comprit tout de suite de quoi il était question: le cheval qui avait amené Hélène appartenait à Viazemski. Selon toute probabilité, c'était la boyarine Morozof elle-même. Il ne l'avait jamais vue, mais Viazemski lui en avait beaucoup parlé. Elle n'aimait pas le prince, demandait protection; il était probable qu'elle lui avait échappé sur son propre cheval. En une seconde, toutes ces circonstances se présentèrent à l'imagination du vieillard.
—Que Dieu t'ait en sa sainte garde, boyarine, dit-il! Comment veux-tu que je te protége? Le prince Viazemski est fort, son bras est long. Il écrasera un vieillard comme moi.
Hélène regarda le meunier avec terreur.
—Tu sais…, dit-elle, tu sais qui je suis?
—J'en sais long, boyarine Hélène Morozof! Pendant ma vie, l'eau m'en a beaucoup raconté et le chuchotement des arbres m'en a beaucoup appris! J'en sais assez; mais il faut savoir se taire.
—Grand-père, puisque tu sais tout, tu dois savoir que Viazemski ne te fera pas de mal, qu'il est maintenant étendu mourant sur le bord de la route. Ce n'est pas de lui que j'ai peur, grand-père, j'ai peur des opritchniks et des serviteurs du prince… Pour l'amour de Dieu, grand-père, cache-moi!
—Ah! ah! dit le vieillard en respirant longuement, le prince est étendu mourant sur la route! Mais ce n'est pas par l'épée qu'il doit mourir. Le prince se relèvera, il galopera jusqu'au moulin et dira: Où est la boyarine, ma bien-aimée, la flamme ardente de mon cœur? Et quelle réponse lui ferai-je? Ce n'est pas un homme à qui l'on puisse en faire accroire. Il me coupera en morceaux.
—Grand-père, voilà mon collier, prends-le! Je te donnerai encore davantage si tu me sauves.