—Donne une torche, nous allons voir s'il n'y a pas de trace sur le sable.
—Il est inutile de regarder, dit l'un des opritchniks, s'il y a eu des traces, nos chevaux les ont effacées. Maintenant nous ne verrons plus rien.
—Alors ouvre-nous ta grange, que nous y déposions le prince.
—A l'instant, mes seigneurs, à l'instant. Si je n'étais pas si vieux, j'irais à la maison de poste vous chercher de la bière et de l'eau-de-vie.
—N'as-tu donc rien, ici?
—Rien, mes seigneurs. Que peut avoir un pauvre homme comme moi? Je n'ai ni eau-de-vie, ni provisions, ni avoine pour vos chevaux. A la maison de poste il y a de tout cela en abondance. Il y a une eau-de-vie comme on n'en boit qu'à la table du Tzar. Vous ne serez pas à votre aise chez moi, respectables seigneurs, rien à se mettre sous la dent, et vous serez obligés de vous passer de souper. Vos chevaux broutent l'herbe; or, faites-y attention, l'herbe d'ici est mauvaise, un cheval qui en mange, ne tarde pas à enfler! Il enfle, il enfle, puis il crève.
—Le diable t'emporte, vieille corneille! allons-nous laisser crever nos chevaux?
—Dieu préserve, seigneurs! on peut attacher les chevaux de manière à ce qu'ils ne puissent pas brouter l'herbe; une nuit est bientôt passée. Et vous, seigneurs, entrez dans mon logis; vous n'y trouverez ni foin ni paille, la terre toute nue. Ce n'est pas comme dans la maison de poste. Mais seulement avant de vous endormir, n'oubliez pas de dire la prière qui chasse les apparitions nocturnes; cette maison est hantée.
—C'est donc la baraque du diable que cette grange! Que l'enfer vous engloutisse tous les deux! En voilà un gîte pour la nuit! Enfants, allons à la poste! Y a-t-il loin, vieillard?
—C'est ici tout près, mes seigneurs, tout près. Vous prendrez ce sentier; quand vous arriverez sur la grande route, tournez à gauche, vous n'aurez pas plus d'une verste à faire et vous trouverez la maison de poste.