«Il y avait une fois, dans le château de Vladimir, prince de Kief, un splendide festin, où il n'y avait que princes, boyards et preux chevaliers. C'était le soir et on n'était qu'à la moitié du repas, lorsque retentit la trompette guerrière. Vladimir, prince de Kief, l'astre des Sviatoslaf, tint alors ce langage: Princes, boyards, puissants et valeureux seigneurs! Chargez deux des meilleurs d'entre vous de vous informer qui est-ce qui ose se présenter devant Kief et défier à sa table le prince Vladimir? Aussitôt, tout est en mouvement dans le château: les glaives étincellent, les chevaux sont déliés des épieux auxquels ils étaient attachés, les chapeaux volent en l'air. Les puissants chevaliers revêtent leur cuirasse de combat, montent leurs vaillants chevaux et sortent en rase campagne…
—Arrête, dit Ivan, dans l'intention de donner plus de vraisemblance à son désir d'entendre le conteur; je connais ce conte. Raconte-moi plutôt celui d'Akoundin.
—Celui d'Akoundin, dit Persten avec trouble, se souvenant que dans ce conte on célébrait la disgrâce de Novgorod; celui d'Akoundin, c'est un vilain conte, un conte de paysans; ce sont ces stupides paysans qui l'ont inventé, puis il me semble, père Tzar, l'avoir oublié…
—Raconte, aveugle, dit Ivan d'un ton menaçant, raconte-le tout entier et garde-toi bien d'en omettre un seul mot!
Et le Tzar sourit intérieurement de la situation difficile dans laquelle il plaçait le conteur.
Désolé d'avoir proposé lui-même ce conte, ne sachant pas jusqu'à quel point Ivan le connaissait, Persten se décida, tête baissée, à commencer son récit, sans en rien retrancher.
«Dans l'antique ville de Novgorod, du côté de la Posada, vivait un vaillant jeune homme appelé Akoundin. Il ne fabriquait ni bière, ni eau-de-vie, ne se livrait à aucun trafic; il mettait son plaisir à errer sur le Volkhof. Un jour, il monte dans sa barque bien gréée, place son aviron d'érable dans ses taquets de chêne et s'assied à la poupe. La barque suivit le cours du Volkhof et s'arrêta près de la berge escarpée. A ce moment passa sur la rive un estropié. L'estropié prit la blanche main d'Akoundin, le conduisit sur une haute colline et lui dit: «Regarde, jeune homme, la ville de Rostislaf, située sur l'Oka, et vois ce qui s'y passe.» Akoundin regarda la ville de Rostislaf et y vit un lamentable spectacle. Les fidèles serviteurs du jeune prince de Rézan, Gleb Olégovitch, se réunissent sur la place du marché, ils veulent défendre la ville, mais ils n'en ont pas la force. Sur l'Oka nage un monstre incroyable, le serpent Tougarin. Ce serpent Tougarin avait trois cents sagènes de long; de sa queue il balaie les guerriers de Rézan, son dos bouleverse les rives du fleuve; il réclame le vieux tribut. Alors l'estropié prit la main blanche d'Akoundin et lui dit: Dis-moi ton nom, bon jeune homme? A cette question, Akoundin répondit: Novgorod est ma patrie, on m'appelle Akoundin Akoundinitch.—Eh bien! Akoundin Akoundinitch, voilà juste trente-trois ans que je t'attends; reconnais en moi ton oncle, le propre frère de ton père. Et voici le glaive de ton père, Akoundin Coutiatich! Ayant dit ces mots, l'estropié sentit ses forces le trahir, sa fin approcher et, avant de mourir, il dit encore au jeune homme:—Écoute-moi, mon aimable enfant, Akoundin Akoundinitch! lorsque tu rentreras dans la grande Novgorod, salue-la et dis-lui: Que le Seigneur t'accorde de vivre des siècles et permette à tes enfants de se couvrir de gloire! Croîs en puissance, Novgorod, et que tes enfants croissent en richesse!…
—Cesse! interrompit avec colère le Tzar, oubliant à ce moment que son but était seulement d'éprouver le conteur. Commence un autre conte.
Persten, simulant la terreur, se jeta à genoux et s'inclina presque jusqu'à terre.
—Quel conte daigneras-tu entendre, seigneur, dit Persten, avec une frayeur feinte et peut-être quelque peu réelle. Dois-je te raconter l'histoire de la sorcière Iaga ou celle du lac de saint Jean? Ou ta grâce n'ordonnerait-elle pas de raconter quelque chose de pieux?