Ivan se ressouvint qu'il ne devait pas effrayer les aveugles, c'est pourquoi il bâilla encore une fois et demanda d'une voix déjà endormie:

—Et que sais-tu de pieux?

—Je sais la légende d'Alexis, homme de Dieu, celle du brave saint Georges, celle de saint Joseph, le livre des Pigeons

—Va pour le livre des Pigeons, dit Ivan dont les yeux semblaient se fermer. Il nous convient mieux à nous autres, pécheurs, de nous endormir sur un récit religieux.

Pour la seconde fois, Persten toussa, se redressa et commença d'une voix traînante:

—Un terrible nuage s'élève, le ciel se déchire et le livre des pigeons tombe sur la terre. Autour du livre se réunissent quarante Tzars et fils de Tzars, quarante rois et fils de rois, quarante princes et fils de princes, quarante prêtres et fils de prêtres, beaucoup de boyards, de gens de guerre et du peuple. Parmi eux il y avait cinq Tzars au dessus de tous les autres; le tzar Isaü, le tzar Vasili, le tzar Constantin, le tzar Vladimir et le sage roi David. Le Tzar Vladimir s'exprima ainsi: Qui de nous, frères, est expert dans la lecture? Qu'il lise ce livre des pigeons. Il nous apprendra ce que c'est que ce monde, d'où vient le soleil rayonnant, d'où vient la lune et d'où viennent les étoiles innombrables, et les claires aurores et les vents tumultueux, et les nuées terribles, et les sombres nuits; d'où nous viennent les Tzars et les boyards et le peuple. A cela tous les Tzars gardèrent le silence; il n'y eut que le sage roi David qui fit une réponse en ces termes:—Je vous expliquerai, frères, le livre des pigeons. Ce n'est pas un petit livre; il a 40 sagènes de long sur 20 de large; nul bras humain ne peut le soulever, nul œil humain ne saurait parcourir toutes les lignes qu'il contient, nulle main humaine ne saurait en feuilleter toutes les pages. C'est saint Jean qui l'a écrit et Isaü qui l'a lu; il l'a lu durant trois ans et, durant ces trois ans, il n'a pu en lire que trois pages. Ce n'est donc pas moi qui puis lire le livre divin. Il s'est ouvert de lui-même, les pages se sont tournées d'elles-mêmes, les mots se sont lus d'eux-mêmes. Je vous parlerai, seigneurs, sans le regarder, non par la lecture, mais par la mémoire et la tradition. Le soleil rayonnant nous est venu de la face resplendissante de Dieu; la lune aux doux reflets est sortie de son sein, les innombrables étoiles de ses yeux; les claires aurores sont les reflets de sa robe, les vents tumultueux sont son souffle, les nuées terribles sa pensée et les nuits sombres son manteau. La foule vient d'Adam; les Tzars sont sortis de sa tête, les princes avec les boyards de ses reins, les paysans de ses genoux, et c'est de là aussi que vient le sexe féminin.—Tous les Tzars le saluèrent, disant: Merci, sage et prudent tzar David, mais dis-nous encore qui est le Tzar des Tzars? quelle est la première des terres, la première des mers, la première des rivières, la première des montagnes, la première des villes?

Ici Persten regarda furtivement Ivan, qui semblait s'assoupir de plus en plus. De temps en temps, il soulevait péniblement ses paupières et les refermait aussitôt; mais à chaque fois il jetait imperceptiblement sur le narrateur un regard scrutateur et défiant. Persten cligna de l'œil à Korchoun et continua:

Le sage Tzar David leur fit cette réponse: Je vous dirai, mes frères, ce qui est écrit dans le livre des pigeons; c'est le Tzar blanc qui sera le Tzar des Tzars, parce qu'il professe la foi chrétienne, croit en la Trinité et vénère la Mère de Dieu. Toutes les hordes lui rendent hommage, tous les peuples se sont soumis à lui; sa puissance s'étend sur l'univers, sa main est au dessus de toutes les têtes et tous s'inclinent devant le Tzar blanc, parce que le Tzar blanc est le Tzar des Tzars. La sainte Russie est la première de toutes les terres, c'est là que se construisent les églises apostoliques, œcuméniques. L'Océan est la mer des mers; sur ses rives s'élève une cathédrale et dans cette cathédrale repose le corps du pape de Rome, du pape Clément; cette mer circonvient la terre, tous les fleuves viennent se jeter dans son sein, tous viennent saluer l'Océan. Le Jourdain est le fleuve des fleuves, parce que Jésus-Christ, le roi des cieux, y a été baptisé. Le Thabor est la montagne des montagnes parce que Jésus-Christ s'y est transfiguré et y a révélé sa gloire à ses disciples. Jérusalem est la mère des villes, parce qu'elle est au centre de la terre, parce que c'est là que se conservent le tombeau du Seigneur, sa tunique, autour desquels fume de l'encens, brûlent des cierges qui ne s'éteignent jamais…

Persten regarda de nouveau Ivan. Ses yeux étaient fermés, sa respiration régulière; le Terrible paraissait dormir. L'ataman toucha Korchoun de son coude. Le vieillard fit deux pas en avant. Persten poursuivit en nasillant:

—Tous les Tzars le saluèrent et lui dirent: Merci, sage David, mais dis-nous encore quel est le premier des poissons, le premier des oiseaux, le premier des animaux, la première des pierres, le premier arbre, la première plante?—Le sage David leur fit cette réponse: La baleine est le premier poisson, l'oiseau Estrophyle est le roi des oiseaux, il demeure sur les rives de la mer Bleue; lorsqu'il bat des ailes, toute la mer tremble, les vaisseaux se brisent et s'engloutissent; lorsqu'il se réveille, à deux heures après minuit, tous les coqs de l'univers se mettent à chanter et toute la terre alors s'illumine…