Persten jeta un regard sur Ivan. Le Tzar était étendu les yeux fermés; sa bouche était ouverte comme celle d'un homme endormi. En ce moment, d'accord avec sa dernière phrase, Persten vit par la fenêtre que l'église du château et les édifices voisins étaient éclairés par un commencement d'incendie. Il poussa doucement Korchoun qui fit un nouveau pas:

—Le quadrupède Indra, reprit Persten, est le roi des animaux; il marche sous la terre comme le soleil sous la voûte du ciel; il fouille la terre avec ses cornes et il en fait jaillir les sources, les ruisseaux et les fleuves. La pierre à bâtir est la reine des pierres; c'est sur elle que Jésus-Christ s'est reposé, que le roi des cieux a conversé avec ses douze apôtres, a fondé la foi chrétienne et a distribué des livres par toute la terre. Le cyprès est le roi des arbres, c'est avec du cyprès qu'a été taillée la croix sur laquelle Jésus-Christ a été crucifié entre deux larrons. La salicaire est la mère des plantes. Lorsque Jésus fut crucifié, sa sainte mère se rendit auprès de son fils attaché sur la croix. En marchant, elle pleurait et ses larmes, en tombant, ont fait pousser la salicaire; de la racine de cette plante on fait chez nous, en Russie, de merveilleuses petites croix que les vieux moines et les gens pieux portent sur la poitrine.

Ivan Vasiliévitch soupira profondément à cet endroit du récit, sans ouvrir les yeux. Le reflet de l'incendie devenait plus brillant. Persten ne voulait pas que l'alarme fût donnée avant qu'il n'ait réussi à prendre les clefs. Ne se décidant pas à bouger, pour que le Tzar ne s'aperçût pas par sa voix de son mouvement, il montra du doigt à Korchoun l'incendie, le Tzar endormi et continua:

—Tous les Tzars le saluèrent en disant: Merci, sage David, tu es habile à parler de mémoire, tu es disert comme un livre, et le Tzar Vladimir lui dit: Explique-moi encore une chose. Cette nuit, je dormais peu et rêvais beaucoup. Je vis deux animaux qui se rencontraient, l'un était blanc, l'autre gris; ils se battirent ensemble et c'est au blanc que demeura la victoire. Le sage David lui répondit: O Tzar Vladimir, ce n'étaient pas deux animaux qui se rencontraient et se battaient. Ce que tu as rêvé est la réalité, cela s'est vu sur cette terre: l'animal blanc, c'est la vérité; l'animal gris, c'est le mensonge; la vérité a vaincu le mensonge et elle est remontée vers Dieu. Le mensonge terrassé est resté ici-bas. Qui vivra de la vérité, celui-là héritera du royaume du ciel; celui qui vivra du mensonge, sera condamné à des tourments éternels…

Ici on entendit Ivan ronfler légèrement. Korchoun étendit la main vers l'oreiller du Tzar; Persten s'approcha insensiblement de la fenêtre; mais, afin de ne pas réveiller Ivan par un silence subit, il poursuivit son récit sur le même ton monotone:

—Tous se levèrent et le saluèrent. Merci, lui dirent-ils, mais ne nous laissez pas ignorer quels sont les péchés qui seront pardonnés et ceux qui ne le seront jamais.—A quoi le sage David répondit: S'il y a rémission pour tous les péchés, il y en a trois qui exigent une extrême contrition; celui qui a eu des relations avec sa commère, celui qui a insulté son père et sa mère, celui…

En ce moment, le Tzar ouvrit soudain les yeux. Korchoun retira la main, mais il était trop tard; son regard avait rencontré celui d'Ivan. Pendant quelques secondes, ils se regardèrent fixement, comme s'ils étaient tous deux fascinés par une force magique.

—Aveugle, s'écria tout à coup le Tzar en se relevant vivement, et le troisième péché? c'est celui de se déguiser en mendiant pour pénétrer ainsi dans la chambre à coucher du Tzar.

Et de son bâton ferré, il frappa Korchoun dans la poitrine. Le brigand s'accrocha au bâton, chancela et roula par terre.

—A moi! s'écria le Tzar en arrachant le fer de la poitrine de Korchoun.