—Mon fils, dit l'igoumène, tes aveux t'ont purifié. La sainte Église ne te fait pas un crime d'avoir abandonné la Sloboda. Chacun doit fuir la tentation, mais ne te laisse pas séduire par l'ennemi du genre humain. Ne suis pas l'exemple de Kourbski qui, de puissant boyard russe, est devenu le jouet du diable. Dieu très-miséricordieux, continua le vieillard en soupirant, a permis, à cause de nos grandes fautes, que ce temps soit difficile. Ce n'est pas à nous, hommes bornés, à juger ses desseins impénétrables. Lorsque Dieu nous envoie la famine et des peines corporelles, nous n'avons qu'à prier et à nous soumettre à sa sainte volonté. Aujourd'hui nous sommes sous le joug d'un souverain non clément mais terrible. Nous ignorons pourquoi il nous supplicie et nous extermine, mais nous savons qu'il est envoyé de Dieu, nous devons par conséquent courber la tête non devant Ivan Vasiliévitch, mais devant Celui qui l'a envoyé.—Reste avec nous, mon fils, vis avec nous. Quand le moment de ton départ sera venu, je prierai Dieu avec mes frères de te protéger partout où tu iras. Et maintenant, conclut avec bonhomie l'igoumène en ôtant son étole, allons au réfectoire. Après la nourriture de l'âme, ne dédaigne pas celle du corps. Nous avons de bons poissons; tu goûteras notre lait caillé et nous viderons une coupe d'hydromel de prunelle à la santé du souverain et du révérendissime métropolite.

Et, en causant amicalement, le vieillard introduisit Maxime au réfectoire.

CHAPITRE XXIII
LA ROUTE.

La vie monastique s'écoulait calme et uniforme. Dans leurs moments libres, les moines recueillaient des herbes et en fabriquaient des médicaments, d'autres s'occupaient de peinture, sculptaient des croix ou des images en cyprès, peignaient et doraient des coupes en bois. Maxime s'attacha à ces bons moines. Il ne remarquait pas comme le temps marchait. Cependant, après une semaine, il résolut de partir. Il avait entendu parler, à la Sloboda, de nouvelles incursions des Tatars du côté de Rézan; il avait depuis longtemps envie de se mesurer avec eux. Lorsqu'il en informa l'igoumène, le vieillard s'attrista.

—Quelle nécessité as-tu de partir, mon fils? lui dit-il. Nous t'aimons tous, nous nous sommes accoutumés à toi. Qui sait, peut-être la grâce de Dieu te visitera et tu resteras toujours avec nous! Écoute, Maxime, ne nous quitte pas!

—Je ne puis pas, mon père. Depuis longtemps ma destinée m'appelle dans une contrée éloignée; depuis longtemps j'entends le bruit de l'arc tatar et parfois sa flèche semble me siffler aux oreilles. Il y a quelque chose qui m'attire vers ce bruit et ce sifflement.

L'igoumène n'insista plus; il récita les prières des voyageurs, le bénit et tous les frères prirent congé de lui.

Et de nouveau Maxime se retrouva à cheval au milieu d'une verte forêt. Comme auparavant, Bouian sautait autour du cheval et regardait joyeusement son maître. Tout à coup, il se mit à aboyer et à courir en avant. Maxime avait déjà mis la main à son sabre dans l'attente d'une fâcheuse rencontre, lorsqu'il vit apparaître, au tournant de la route, un cavalier en caftan jaune avec un aigle noir à deux têtes brodé sur la poitrine. Le cavalier trottait, sifflait gaiement et tenait sur son gant bariolé un faucon blanc encapuchonné et enchaîné. Maxime reconnut un des fauconniers du Tzar.

—Trifon, s'écria-t-il!

—Maxime Gregoritch, exclama joyeusement le fauconnier, bonne santé! comment se porte ta Seigneurie? Tu es donc ici? A la Sloboda, nous te croyions perdu. Il fallait voir la colère de ton père! c'était terrible. Bien des bruits ont couru sur ton père, sur le Tzarévitch et sur le prince Sérébrany. On ne sait plus à qui croire. Dieu merci, te voilà retrouvé! C'est ta mère qui sera heureuse!