Cette rencontre contraria Maxime. Mais Trifon était un bon garçon et savait se taire au besoin. Maxime lui demanda s'il y avait longtemps qu'il avait quitté la Sloboda.
—Il y a déjà une semaine qu'Adragan s'est échappé, répondit-il, en montrant le faucon. Mais tu ne sais peut-être pas cette histoire? J'ai eu une jolie peur en voyant le Tzar si furieux! Mais Dieu et le bienheureux martyr Trifon ont eu pitié de moi.
Le fauconnier ôta son chapeau et fit le signe de la croix.
—Voilà comment cela s'est passé: il y a une semaine, le Tzar alla à la chasse. J'avais déjà lancé Adragan deux fois lorsqu'à la troisième il devint fou; il se mit à battre les autres faucons, mit hors de combat Smichlay et Kroujka et se perdit dans les airs. On n'avait pas le temps de compter jusqu'à dix qu'il était déjà hors de vue. Je me mis à galoper après lui, mais c'était vouloir attraper la lune. Le grand veneur informa le Tzar qu'Adragan était perdu. Le Tzar me fit appeler et il me dit: «Trichka, tu me réponds de ta tête; si tu le rattrapes, je te donnerai une gratification; si tu ne l'attrapes pas, à bas ta tête!» Que faire? le Tzar ne plaisantait pas. Je me mis à la recherche d'Adragan; je me fatiguai six jours, je commençai à sentir quelque chose de singulier autour du cou; il faudra, pensai-je, dire adieu à ma tête. Je me mis à pleurer et à force de pleurer, je m'endormis dans le bois. A peine endormi, j'eus un songe: une lueur se répandit parmi les arbres et des sons résonnaient dans la forêt. En écoutant ces sons, je me dis, tout en dormant: ce sont les clochettes d'Adragan. Je regarde, je vois devant moi un jeune guerrier sur un cheval blanc, éclatant de lumière, tenant sur la main Adragan. Trifon, dit le guerrier, ne cherche pas ici Adragan; lève-toi, va vers Moscou au petit bois de Lazaref. Il y a là un sapin, sur ce sapin est perché Adragan.—Je me réveillai et je ne sais pourquoi je fus convaincu que ce guerrier n'était autre que le bienheureux martyr Trifon. Je sautai sur mon cheval et galopai vers Moscou. Eh bien! Maxime Gregoritch, me croiras-tu? quand j'arrive au bouquet de bois, que vois-je? un sapin et sur ce sapin Adragan, absolument comme l'avait dit le saint.
La voix du fauconnier tremblait et de grosses larmes s'échappaient de ses yeux.
Maxime Gregoritch, ajouta-t-il, s'essuyant les yeux, maintenant je vendrai, s'il le faut, tout ce que j'ai, je m'engagerai pour toute ma vie, mais j'élèverai une chapelle à mon saint patron. Je la construirai à la même place où j'ai retrouvé Adragan. Et je ferai peindre le saint sur la muraille exactement comme il m'est apparu: sur un cheval blanc, le bras en l'air et tenant un faucon blanc. Je recommanderai à mes enfants et petits-enfants de l'honorer, de l'invoquer, de lui mettre des cierges, parce qu'il n'a pas voulu ma ruine et a sauvé son serviteur du billot. Regarde, continua le fauconnier en montrant le faucon! le voilà, Adragan, sain et sauf! Je vais t'ôter ton capuchon. Qu'as-tu à crier? tu veux encore voler? non, mon ami, assez comme cela, je ne te lâcherai plus.
Et Trifon taquinait du doigt le faucon.
—Tiens, qu'il est méchant! le voilà encore qui vous pince et crie qu'on l'entend d'une verste.
Le récit du fauconnier émut Maxime.—Prends mon offrande, lui dit-il, en jetant une poignée d'or dans la casquette de Trifon. C'est tout ce que j'ai, je n'en ai pas besoin et il t'en faut encore recueillir beaucoup pour ta chapelle.
—Que Dieu te rémunère, Maxime Gregoritch! avec ton argent ce n'est plus une chapelle mais une véritable église que j'élèverai! Lorsque je rentrerai à la Sloboda, je ferai dire des prières pour ton bonheur; je demeurerai tien à jamais, Maxime Gregoritch; ordonne ce que tu voudras!