Il prit congé du fauconnier et continua son chemin.

Le soleil baissait, l'ombre des arbres s'allongeait et obscurcissait les vallées; à côté de Maxime se projetait sa propre ombre et faisait l'effet d'un sombre géant: tantôt elle courait sur l'herbe, tantôt, lorsque la route longeait un bois, elle grimpait sur les bruyères et les arbres; Bouian semblait à ses côtés un monstre indescriptible. Peu à peu, et Bouian et le cheval et Maxime disparurent de l'herbe et des arbres, on ne put plus rien distinguer, un épais brouillard envahit les bas-fonds, les hannetons se levèrent et se mirent, en bourdonnant, à faire des évolutions dans l'air. La lune se montra au dessus du bois; çà et là des étoiles commencèrent à scintiller dans le firmament; au loin argentait une plaine sans limites.

Chère patrie! il m'est arrivé aussi dans des heures tardives de traverser tes grands steppes. Mon cheval marchait d'un pas égal, se reposant de l'incommodité et de la chaleur du jour; un vent chaud apportait le parfum des fleurs et des herbes fauchées; j'étais gai et triste, je songeais en même temps au passé et à l'avenir. Qu'il est doux de parcourir, la nuit, des lieux inhabités, de traverser tantôt des forêts, tantôt des jachères, de lâcher la bride à son cheval et à son imagination en regardant les étoiles!

Il y avait déjà une bonne heure que Maxime chevauchait, lorsque tout à coup Bouian leva le nez et remua la queue. Maxime sentit de la fumée; il se souvint qu'il était temps de prendre gîte et pressa son cheval. Bientôt il vit une izba dont l'inclinaison attestait l'âge respectable. Elle n'avait pas de cheminée; la fumée s'échappait du toit et une lueur d'une fenêtre étroite. De l'intérieur sortait le son d'un chant monotone. Maxime s'approcha de l'ouverture. Un coup d'œil lui suffit pour apprécier la misère du ménage. Il était éclairé par une torche de résine; tout y était vieux et sale. Au bout d'une perche était suspendu un berceau. Une femme de trente ans, pâle, maladive, balançait le berceau et chantait doucement. A côté d'elle était assis, à demi courbé, un paysan, avec une barbe rare, tressant des lapti[19]. Deux enfants se vautraient à ses pieds.

[19] Chaussures de paysan en écorce de bouleau.

Il sembla à Maxime que le nom de son père revenait souvent dans la chanson de la femme. Il crut d'abord s'être trompé, mais bientôt il distingua parfaitement le nom de Maliouta Skouratof. Fort étonné, il se mit à écouter.

«Dors, dors, mon enfant, chantait la femme, jusqu'à ce que passe l'orage, jusqu'à ce que le malheur s'éloigne. Bientôt passera ce malheur insupportable, bientôt le Tzar ordonnera de trancher la tête à cette féroce bête de Maliouta Skouratof.»

Tout le sang de Maxime lui monta au visage. Il descendit de cheval et l'attacha à la haie.

La voix continuait: «N'est-ce pas ce monstre de Maliouta qui a étouffé le saint vieillard Philippe? dors, dors mon enfant, jusqu'à ce que le Tzar ordonne de lui trancher la tête.»

Maxime ne se contint plus et poussa la porte du pied.