—Eh bien! petit père, n'en aime-t-elle pas un autre?

—Un autre? quel autre? son mari? un vieillard?

—Et si… continua le meunier en hésitant—si ce n'était pas son mari?…

—Ah, sorcier! hurla le prince—comment cela t'est-il venu à l'esprit? Ah! si je soupçonnais quelqu'un, je leur arracherais le cœur à tous deux de mes propres mains.

Le meunier recula avec terreur.

—Sorcier, continua le prince en adoucissant sa voix, aide-moi, l'amour m'a terrassé, le cruel serpent! que n'ai-je pas fait! J'ai passé des nuits entières à prier devant les saintes images, la prière ne m'a pas donné le repos. J'ai galopé nuit et jour par monts et par vaux, j'ai tué ainsi plus d'un bon cheval, mais je n'ai pas tué mon chagrin. J'ai couru les tavernes, j'ai bu des cruches entières du vin le plus capiteux, je n'ai pas trouvé la paix dans l'ivresse. J'ai bravé la honte, je suis entré dans les opritchniks. J'ai pris ma place aux banquets du Tzar parmi les bourreaux, les Griazny et les Basmanof! J'ai fait pis qu'eux, j'ai détruit des bourgs et des villages, enlevé des jeunes filles, mais le sang que j'ai versé n'a pas noyé ma peine. Les opritchniks eux-mêmes me craignent, le Tzar me ménage à cause de ma vaillance, le peuple me maudit. Le nom du prince Viazemski est aussi exécré que celui de Maliouta Skouratof. Voilà où m'a conduit ma passion, j'ai perdu mon âme. Eh! que m'importe! Au fond de l'enfer je ne serai pas pis qu'ici. Eh bien! vieillard, pourquoi me regardes-tu dans les yeux? Crois-tu que je sois fou? Viazemski n'est pas fou; sa tête est forte, son corps est vigoureux. Ma souffrance n'en est que plus terrible, elle ne peut m'accabler.

Le meunier écoutait le prince avec épouvante, il avait peur, il craignait pour sa vie.

—Pourquoi restes-tu silencieux, vieillard? N'as-tu pas quelque poison, quelque racine qui puisse la faire changer? Parle, dis-moi quelles sont tes herbes magiques? eh bien! parle donc, sorcier.

—Petit père, prince Athanase Ivanovitch, que te dirai je? Il y a différentes herbes, il y a l'herbe koliouka qui se cueille le jour de la Saint-Pierre. Si tu frottes ton arme avec elle, tu ne manqueras jamais ton coup. Il y a l'herbe tirlitch qui croît sur la montagne de Lissa près de Kief. Le Tzar ne sera jamais mécontent de celui qui en porte sur sa personne. Il y a encore de la salicaire; prends une de ces racines en forme de croix, pends-la à ton cou, tout le monde te craindra comme le feu.

Viazemski sourit amèrement:—On a déjà assez peur de moi, je n'ai pas besoin de ta salicaire, continue.