—Ah! dit Persten, cette fois cela a été plus court, il paraît que l'haleine commence à manquer à ce fils de chien.
De nouveaux sons, beaucoup plus retentissants, se firent entendre; c'était comme une multitude de clochettes agitées sans relâche.
—Les voilà, dit Persten, qui jouent du gosier. De loin cela ne se distingue pas, mais c'est bien le gosier de ces enragés qui fait tout ce vacarme, sans aucun instrument.
Des chants tristes et mélancoliques remplaçaient des airs gais, mais ce n'était ni la tristesse russe ni la gaieté russe. Ces chants peignaient la grandeur sauvage d'une race nomade, le galop effréné des chevaux en liberté, l'émigration des tribus à travers les steppes, la nostalgie d'une patrie primitive et inconnue.
—Prince, dit Persten, le camp doit être près d'ici; je présume qu'on peut en voir les feux du haut de ce tertre. Si tu le permets, je vais faire une reconnaissance; j'en ai l'habitude, je les ai rencontrés plus d'une fois sur le Volga; fais reposer les hommes pendant que je vais aller à la découverte.
—Va avec l'aide de Dieu, dit le prince.
Persten sauta de cheval et disparut dans l'obscurité.
Les brigands se débandèrent, visitèrent leurs armes et s'assirent par terre, sans changer les dispositions du combat. Un profond silence régnait dans la troupe. Tous comprenaient la gravité de l'entreprise, la nécessité d'une soumission absolue. Les sons de la tchébouzga continuaient à retentir, la lune et les étoiles éclairaient la plaine, tout était calme et solennel; une légère brise remuait seulement l'herbe et lui donnait des teintes argentées.
Environ une heure s'écoula ainsi; Persten ne revenait pas. Sérébrany commençait déjà à perdre patience lorsque soudain, à trois pas de lui, un homme se leva de l'herbe. Nikita Romanovitch saisit son sabre.
—Doucement, prince, c'est moi, dit Persten en riant. C'est ainsi que j'ai glissé auprès des Tatars; j'ai tout examiné, je connais maintenant leur camp comme ma propre hutte. Avec ta permission, prince, je prendrai une dizaine de nos gaillards, je lâcherai leurs chevaux et leur donnerai une panique à la faveur de laquelle, si tu le juges à propos, tu tomberas sur eux de deux côtés à la fois, en ne ménageant pas plus les cris que les coups. Que je devienne Tatar, si nous n'en exterminons pas la moitié! Ceci c'est pour commencer; les affaires de nuit sont notre métier, mais lorsque le soleil se lèvera, ce sera à toi, prince, d'ordonner et à nous uniquement d'obéir.