Sérébrany connaissait l'habileté et l'audace de Persten; il le laissa agir comme il l'entendait.
—Mes petits enfants, dit Persten aux brigands, nous nous sommes un peu querellés, mais il faut crever l'œil à celui qui se souvient du passé. Y a-t-il parmi vous dix amateurs pour me suivre au camp?
—Choisis qui tu sais, répondirent-ils, nous sommes tous prêts.
—Merci, mes enfants, puisque vous vous en remettez à moi, voici ceux que je désigne: Fedka, Khlopko, Pic, le Forestier, Crible, Stepka, Michka, Chestoper, l'Enclume et la Sauterelle. Où te fourres-tu, Mitka? Je ne t'ai pas appelé; reste auprès du prince, tu ne conviens pas à notre besogne. Otez vos sabres, ils gênent pour ramper; nous aurons assez de nos couteaux. Seulement faites attention à chacune de mes paroles; sans mon ordre, pas un pas. Vous venez de votre gré, par conséquent ce que j'indiquerai, il faut le faire. Si quelqu'un bronche, je l'exécute à l'instant même.
—C'est bien, c'est bien, répondirent les élus, comme tu diras nous agirons. Une fois enrôlés dans une sainte œuvre, sois tranquille, nous ne nous disputerons pas.
—Vois-tu, prince, ce tertre, continua l'ataman, quand vous l'aurez atteint, vous verrez leurs feux. Mon avis est que vous attendiez là mon coup de sifflet. Lorsque j'aurai mis le désordre dans le taboun et que tu entendras des cris, ce sera le moment de vous lancer contre ces païens: n'ayant plus de chevaux, ils ne sauront que devenir; il faudra les pousser dans la petite rivière et les marais.
Le prince promit de faire tout ce que Persten lui indiquait.
Suivi de ses dix hommes, l'ataman se dirigea d'après les sons de la tchebouzga et se perdit aussitôt dans les herbes. On eût pu croire qu'ils s'y étaient blottis, mais un œil exercé pouvait cependant y remarquer une légère ondulation contraire à la direction du vent. Au bout d'une demi-heure, Persten et ses camarades touchaient aux kibitkas tatares.
Caché à plat ventre dans l'herbe, Persten souleva la tête. A cinquante pas de lui, un feu éclairait quelques Bachkirs assis les jambes en croix. Les uns portaient des robes bariolées, d'autres des touloupes de moutons, des caftans déchirés en poils de chameaux. Des lances fichées en terre, à côté d'eux, projetaient leurs ombres jusqu'à Persten. Plus loin paissait un taboun, composé de quelques milliers de chevaux et confié à leur garde. Cent pas plus loin, d'autres feux révélaient un chiffre innombrable de kibitkas recouvertes en feutre. Les Bachkirs ne surveillaient pas leur taboun bien strictement. Du Volga à Rézan, ils n'avaient rencontré aucun obstacle; ils savaient que nos troupes étaient licenciées et qu'ils n'avaient d'autre ennemi à redouter que les loups, que le bruit de la tchébouzga suffisait pour éloigner. Quatre bachkirs soufflaient de toute la force de leurs poumons dans cet instrument, d'autres les accompagnaient de la voix. Durant quelques minutes, Persten s'amusa devant ce tableau, en se demandant s'il fallait les surprendre et les égorger, ou s'il valait mieux d'abord effaroucher les chevaux et commencer ensuite la tuerie. Ces deux combinaisons le séduisaient à la fois. Oh! le beau taboun! pensait-il en arrêtant sa respiration; en le mettant en branle il est capable de mettre en pièces tous leurs chariots et de causer un tel tumulte qu'ils ne pourront plus s'y reconnaître. D'autre part, qu'ils sont donc là tranquillement assis, ces gredins! on peut s'en approcher à deux pas. Et il en coûtait à l'ataman de renoncer à ce sanglant plaisir.
—Crible, chuchota-t-il au camarade blotti à ses côtés, tu n'es pas enroué? Sauras-tu siffler?