Prince, lui dit Maxime qui ne l'avait pas quitté, nous n'avons pas longtemps à attendre, le combat va commencer; lorsque le soleil sera levé, déjà un grand nombre d'entre nous ne compteront plus parmi les vivants, je voulais te demander…

—Quoi, Maxime Grégorovitch?

—Une chose qui n'est pas difficile, mais que je ne sais comment t'exprimer.

—Quand même elle serait difficile, dis toujours.

—Eh bien! je te dirai, prince, toute la vérité. J'ai quitté la Sloboda secrètement, contre la volonté de mon père, sans en avertir ma mère. Je ne pouvais plus servir avec les opritchniks; j'en avais un tel dégoût que je préférais me jeter à l'eau. Fils unique, je n'ai jamais eu de frère. Depuis Notre-Dame de septembre, j'ai dix-neuf ans et, le croirais-tu? je n'ai pu jusqu'à présent échanger avec personne une parole d'amitié. Je vis isolé dans la foule, je n'ai pas un seul camarade, tous ne sont pour moi que des étrangers. Chacun ne songe qu'à desservir son voisin pour monter en faveur. Il ne se passe pas de jour qui n'éclaire des tortures et des supplices. On va à l'église et on se conduit pis qu'un brigand. Périsse la Russie, pourvu qu'ils aient de l'or et des places! Quelque terrible que soit le Tzar, il écoute parfois la vérité; mais pour ceux-ci leur langue se retournerait plutôt que d'en exprimer une pareille. Ils ne savent que tout approuver pour monter toujours en grade. Le croirais-tu, prince, lorsque je te vis, un rayon tomba sur mon cœur, comme si j'avais enfin rencontré un frère. Je ne savais pas encore qui tu étais et je t'aimais déjà; tes yeux ne regardent pas comme les leurs et ta voix a un tout autre son. Vois Godounof, il vaut mieux que les autres, mais ce n'est pas encore toi. Je t'ai vu lorsque tu étais désarmé en face de l'ours, lorsque Basmanof t'a offert une coupe de vin après avoir empoisonné le vieux boyard, lorsqu'on te conduisait à l'échafaud, lorsque tu parlais aujourd'hui à ces vauriens; je me sentais attiré vers toi, avide de me jeter à ton cou. Ne t'étonne pas, prince, de mon sot discours, ajouta Maxime en baissant les yeux, je ne puis me flatter de devenir ton ami, je sais qui tu es et qui je suis, mais je ne puis retenir mes paroles; elles s'échappent de mes lèvres malgré moi et mon cœur est irrésistiblement attiré vers toi.

—Maxime Grégorovitch, dit Sérébrany en lui serrant vivement la main, et moi aussi je t'aime comme si tu étais mon propre frère.

—Merci, prince, merci! Si c'est ainsi, laisse-moi dire tout ce que j'ai sur le cœur. Je vois que tu ne me méprises pas; permets-moi donc, prince, avant le combat, suivant l'antique coutume chrétienne, de fraterniser avec toi. Voilà la chose si difficile que je demandais; ne t'en offense pas, prince. Si j'étais sûr que nous dussions encore vivre longtemps ensemble, je ne te la demanderais pas; je n'aurais pas perdu de vue que j'en suis indigne, mais dans ce moment…

—Cesse d'irriter Dieu, interrompit Sérébrany, pourquoi ne serais-tu pas mon frère? Je sais que ma race est plus honorable que la tienne, mais c'est là une affaire d'hiérarchie; ici en face du Tatar, en rase campagne, nous sommes égaux; nous le sommes toujours devant Dieu, sinon devant les hommes, fraternisons donc, Maxime Grégorovitch.

Et le prince ôta la croix qu'il portait sur lui attachée à une chaîne d'or et la tendit à Maxime. Celui-ci tira aussi la sienne qui était simplement en cuivre, attachée par un cordon de soie, et se signa avec elle.

—Prends-la, Nikita Romanovitch, c'est avec elle que m'a béni ma mère lorsque nous n'étions que de pauvres gens sur lesquels Ivan Vasiliévitch n'avait pas encore jeté les yeux; aies-en soin, c'est tout ce que j'ai de plus cher au monde.