—Basmanof! Est-ce possible!
—C'est lui-même. Il a bien changé. Je l'ai vu dansant comme une femme; c'était vraiment honteux à voir. Aujourd'hui, il a armé ses paysans et ses valets et il est tombé sur les Tatars; le sang russe s'est réveillé en lui. Quelle vigueur! d'où a-t-il pris cela? Comment du reste n'être pas transformé en un pareil jour, ajouta Maxime avec animation et les yeux brillants de joie? Le croirais-tu, Nikita Romanovitch, je ne me reconnais pas moi-même. Lorsque je quittai la Sloboda, je pensais que je n'avais plus longtemps à traîner sur cette terre. J'étais avide de me rencontrer avec ces païens, non pour les battre, je ne m'en sentais pas la force, mais pour en finir. Maintenant je veux vivre. Tu sais, lorsque le vent apporte un bruit sourd, comme les alouettes gazouillent dans les cieux; mon cœur gazouille à présent de même. Je me sens de la force pour un siècle. A quoi n'ai-je pas rêvé depuis ce matin? Tout me paraît clair, compréhensible; que de bien on peut encore faire en Russie! Le Tzar te graciera; il ne peut pas ne pas te gracier, il t'aimera quand même. Tu me prendras avec toi; nous agirons comme agissait Adachef avec Sylvestre. Je te raconterai tout ce que j'ai dans la tête; mais maintenant au revoir, Nikita Romanovitch, il faut retourner là-bas, Basmanof a l'air d'être entouré; quoiqu'il soit un méchant homme, il faut le délivrer.
Sérébrany regarda Maxime avec un regard presque paternel. Ménage-toi, lui dit-il, ne te lance pas inutilement dans la mêlée; tu es déjà tout en sang.
—Ce ne doit être que du sang ennemi, dit Maxime, car pour moi, je n'ai pas une égratignure; ta croix m'a préservé!
A ce moment même un Tatar, glissant dans les roseaux, monta sur la berge, tendit son arc, visa sa flèche sur Maxime et l'atteignit droit au cœur. Maxime chancela sur sa selle, saisit la crinière de son cheval; le jeune homme résista, mais son heure était sonnée, il s'affaissa sur la terre humide, le pied retenu dans l'étrier. Le cheval l'emporta; ses cheveux balayèrent la terre, sa course était marquée par une longue traînée de sang.
La mauvaise nouvelle arrivera à la Sloboda, la mère de Maxime éclatera en sanglots; personne ne se souviendra de son âme, personne ne fermera ses vieux yeux. Mais elle aura beau pleurer, ses pleurs ne lui rendront pas son enfant.
Sérébrany oublia le combat et les Tatars, il ne vit pas comment Basmanof eut sur eux le dessus, comment Persten acheva de les mettre en déroute; il ne vit qu'une chose, c'est que le cheval entraînait celui qui s'appelait son frère. Sérébrany sauta en selle, se mit à la poursuite du cheval, le saisit par la bride, se jeta à terre et dégagea Maxime de l'étrier.
—Maxime, Maxime! dit-il, en se mettant à genoux et en lui soulevant la tête, es-tu encore en vie, mon frère? Ouvre les yeux, réponds-moi.
Maxime entr'ouvrit des yeux déjà voilés et lui tendit la main.—Adieu, mon frère, il était écrit que nous ne vivrions pas ensemble. Fais seul ce que nous voulions faire ensemble.
—Maxime, dit Sérébrany en approchant ses lèvres du front brûlant du mourant, ne me charges-tu pas de quelque chose?