—C'est dommage, continua Basmanof, je n'aurai pas le temps de prendre aujourd'hui un bain; car il y a encore trente verstes jusque chez moi, mais demain je te recevrai mieux qu'en ce moment, tu verras comme je suis bien établi.
Basmanof débita cela en grasseyant prodigieusement.
—Merci, boyard, je suis pressé de rentrer à la Sloboda, répondit sèchement Sérébrany.
—A la Sloboda? mais ne t'es-tu pas échappé de prison?
—Je ne me suis pas échappé, Féodor Alexiévitch, on m'en a tiré contre mon gré. Ayant donné ma parole au Tzar, je ne serais jamais sorti et maintenant je me remets à sa disposition.
—Tu veux donc te faire pendre? si c'est ton idée, je ne saurais t'en empêcher, mais, quant à moi, je ne sais trop s'il faut y retourner.
—Et pourquoi?
—Parce que, s'écria Basmanof avec un mécontentement qui ne tendait peut-être qu'à gagner la confiance de Sérébrany, on a beau servir le Tzar de toutes ses forces, se donner à lui corps et âme, on est supplanté par je ne sais quel Godounof.
—Mais toi, tu es en faveur auprès du Tzar?
—En faveur! Jusqu'à présent il ne veut même pas me faire okolnitchi, ce n'est cependant pas faute de ramper à ses pieds! Il n'y a pas de danger que Godounof se donne autant de mal. Il sait bien ménager tous les partis. Hé! Boris, va dans la chambre de la question interroger un boyard.—J'y vais, sire, je suis seulement peu expert dans ces sortes de choses, s'il te plaisait d'ordonner à Maliouta de m'accompagner?—Hé! Boris, tu vois ce boyard qui boit peu, porte-lui du vin, tu me comprends?—Je comprends, sire, mais il m'a en défiance, tu ferais mieux de charger de ce soin Basmanof.—Et Basmanof ne refuse jamais, il va partout où on l'envoie. Sur un signe du Tzar, j'empoisonnerais mon propre frère sans en demander le motif. Te rappelles-tu la coupe que je t'apportais de la part d'Ivan Vasiliévitch? Je te jure que j'étais convaincu qu'elle était empoisonnée.