Sérébrany se réjouit de pouvoir interpréter d'une manière plus favorable la conduite de Basmanof.
—Ainsi ce n'est pas vrai, s'empressa-t-il de demander, que tu as dansé en jupons?
—Ces jupons te scandalisent donc bien? Est-ce que je m'en affuble pour mon plaisir? Tu ne connais donc pas le Tzar? Je ne suis pas un saint et cependant je suis obligé de jeûner, de ne pas manquer un office, de toucher mon front aux dalles jusqu'à en avoir des bosses. Si tu avais été obligé de te promener des semaines entières en surplis, rien que pour changer tu t'accoutrerais volontiers en femme.
—J'aurais plutôt mis ma tête sur le billot, s'écria Sérébrany.
—Vraiment! dit ironiquement Basmanof et, après avoir jeté un méchant regard sur le prince, il reprit sa conversation sur le ton de la confiance. Penses-tu que cela m'amuse de m'entendre appeler, grâce au Tzar, Féodora au lieu de Féodor? Quel profit est-ce que j'en retire? L'autre jour je traversai Dorogomilof, des paysans me montrèrent au doigt en disant: voilà la Féodora du Tzar qui passe! Je me précipitai sur eux; ils s'enfuirent. Je vais m'en plaindre au Tzar:—Qui est-ce qui t'a insulté, me dit-il?—Mais si je le savais, lui répondis-je, je ne serais pas venu vous importuner; je l'aurais égorgé de mes propres mains.—Prends alors quarante zibelines dans mon vestiaire et fais-toi une douillette.—Qu'en ai-je besoin? il n'y a pas de danger que tu offres une douillette à Godounof et en quoi suis-je moins que lui?—Mais que veux-tu, Féodora, que je t'octroie?—Nomme-moi okolnitchi pour qu'on ne m'insulte plus.—Non, me répondit-il, tu ne peux pas être okolnitchi; tu ne sers qu'à me distraire et Godounof à me conseiller; à toi l'argent, à lui les honneurs. Pour ce qui est des paysans de Dorogomilof, je vais les faire tous inscrire dans mes apanages.—Voilà comment les choses se passent. Nous ne nous amusons guère depuis que nous avons quitté Moscou pour nous enfermer dans la Sloboda. On ne fait qu'y jeûner et chanter des litanies. Cela m'a tellement ennuyé que j'ai demandé à aller chez moi, mais là aussi je m'ennuie. On ne peut pas toujours courir le lièvre, aussi ai-je été bien heureux quand j'ai appris l'approche des Tatars. Il faut avouer que nous les avons bien rossés; nous allons aussi avoir bien des prisonniers à amener à Moscou. Tiens, je n'y pensais plus à ces prisonniers. Tires-tu de l'arc, prince?
—Eh bien?
—Eh bien! parce qu'après dîner nous ferons attacher un Tatar à cent pas et nous verrons qui l'atteindra le premier au cœur; les autres coups ne compteront pas. Lorsqu'il sera crevé, nous en ferons lier un autre.
La physionomie ouverte de Sérébrany s'assombrit.
—Non, dit-il, je ne tire pas sur des gens liés.
—Eh bien! nous le ferons courir et nous verrons qui l'attrapera le premier.