—Je ne le ferai pas et saurai t'en empêcher, nous ne sommes plus ici, grâce à Dieu, à la Sloboda d'Alexandrof.
—Tu m'en empêcheras! s'écria Basmanof, et ses yeux s'enflammèrent de nouveau; mais il n'entrait sans doute pas dans son plan de se brouiller avec le prince et, changeant subitement de ton, il reprit gaiement: Eh! prince, ne vois-tu pas que je veux badiner. C'est comme l'histoire des jupons; voilà une demi-heure que je plaisante et tu prends tout au sérieux. La vie de la Sloboda m'est plus insupportable qu'à toi-même. Penses-tu que je puisse m'entendre avec des monstres comme Griazny, comme Viazemski ou comme Maliouta? Par le Christ, ils me font l'effet d'une taie sur l'œil. Écoute, prince, continua-t-il d'un ton insinuant, laisse-moi revenir le premier à la Sloboda, j'obtiendrai ta grâce du Tzar et, lorsque tu seras rentré en faveur auprès de lui, tu ne m'oublieras pas à ton tour. Il suffit de lui chuchoter quelque chose contre Viazemski, puis contre Maliouta et tous les autres; tu verras que nous parviendrons à avoir seuls son oreille. Je sais ce qu'il faut lui dire sur chacun d'eux, seulement il vaut mieux que cela lui revienne par une voie détournée. Je t'apprendrai comment il faut s'y prendre et tu m'en remercieras.
Sérébrany se sentit mal à l'aise. La bravoure dont Basmanof avait fait preuve, les regrets qu'il avait semblé témoigner de sa honteuse position avaient disposé Sérébrany à l'indulgence. Il était sur le point de croire que réellement il n'avait fait que plaisanter, qu'il s'était fait plus noir qu'il n'était; mais la dernière proposition, évidemment sérieuse, réveilla dans Sérébrany ses premiers dégoûts.
—Eh bien! dit Basmanof en le dévisageant impudemment, cela va-t-il, la faveur du Tzar à moitié? Pourquoi te tais-tu, prince? Est-ce que tu douterais de moi?
—Féodor Alexiévitch, dit Sérébrany essayant de contenir son indignation et de ne pas manquer d'égards à son hôte, ce que tu imagines-là, comment te dirai-je? c'est…
—C'est? demanda Basmanof.
—C'est une infamie! dit Sérébrany en tâchant d'adoucir sa voix pour atténuer la force de l'expression.
—Une infamie, répéta Basmanof en couvrant sa rage sous le masque de la surprise. Mais tu oublies donc de qui je t'ai parlé… Serais-tu du parti de Viazemski ou de Maliouta?
—Que la foudre du ciel les écrase eux et tous les opritchniks! Que le Tzar me permette de lui parler ouvertement, en leur présence, je dirai tout ce que je pense et tout ce que je sais, mais jamais je ne ferai de délations dans le genre de celles que tu m'indiques, Féodor Alexiévitch.
Un regard venimeux éclaira les paupières de Basmanof.