Ce n'était plus le même homme. Rien de féminin ne restait plus sur son visage. Sérébrany reconnut le vaillant gaillard qui se jetait, le matin, dans le plus fort de la mêlée et chassait devant lui une foule de Tatars.

—Je te préfère ainsi, dit-il en faisant un signe de tête approbatif.

Basmanof le regarda avec un air joyeux. Tu recommences à me croire; tu auras pris mes gémissements au sérieux. Il n'est pas difficile, Nikita Romanovitch, de te mettre dedans. Buvons donc maintenant à notre rencontre. Si nous vivons ensemble, tu verras que je ne suis pas tel que tu le pensais.

Cette folle et insouciante gaieté gagna le prince; il prit la coupe des mains de Basmanof.

—Qui peut te deviner, Féodor Alexiévitch? je n'en ai jamais vu de pareil. Il se peut, en effet, que tu sois meilleur que tu n'en as l'air. Je ne sais que penser de toi, mais, Dieu nous ayant réunis sur le même champ de bataille, je bois à ta santé.

Et il vida la coupe jusqu'à la dernière goutte.

—C'est cela, prince. Dieu voit que je te suis attaché. Encore une coupe à la destruction de tous les Tatars qui sont restés en Russie.

Sérébrany avait une tête solide, mais après cette seconde coupe, ses pensées commencèrent à se troubler. Le vin était-il plus enivrant qu'à l'ordinaire, Basmanof y avait-il jeté quelque chose? Toujours est-il que Sérébrany sentit sa tête tourner et qu'il n'eut plus qu'une idée vague de ce qui se passait autour de lui. Lorsqu'il revint à lui, la chanson continuait toujours; mais, au lieu de se trouver debout, il était étendu sur des coussins et Basmanof, aidé de son écuyer, s'efforçait de lui passer une robe de femme.

—Mets ton manteau, boyard, disait-il, il commence à faire frais.

Les chanteurs reprenaient haleine un moment.