—Je ne l'ai appris qu'hier de ses valets, dit-il précipitamment; si je l'avais su plus tôt, j'en aurais aussitôt informé ta majesté.

Le Tzar se mit à réfléchir.

—Va, dit-il, après un court silence, j'examinerai cette affaire, mais ne quitte pas la Sloboda sans mon ordre.

Basmanof sortit, content d'avoir semé dans l'esprit d'Ivan un germe de soupçon sur l'un de ses rivaux, mais très-préoccupé de la froideur du souverain.

Peu après, le Tzar passa de sa chambre à coucher dans celle des réceptions et, entouré d'opritchniks, se mit à écouter les boyards arrivés de Moscou et d'autres villes. Après leur avoir donné ses ordres, causé avec quelques-uns d'entre eux des affaires de l'État, des relations avec les puissances étrangères, des mesures à prendre pour arrêter l'invasion tatare, Ivan demanda s'il n'y en avait pas encore qui sollicitassent une audience.

—Le boyard Droujina Morozof, répondit un stolnik, se prosterne à tes yeux et te supplie de lui permettre de se présenter devant toi.

—Morozof! dit Ivan, il n'est donc pas brûlé dans l'incendie? Le vieux chien a la vie dure. J'ai mis un terme à sa disgrâce; il n'a qu'à entrer.

Le stolnik sortit, puis la foule des courtisans s'écarta et Droujina Andréevitch, soutenu par deux amis, s'approcha du Tzar et tomba à ses genoux.

Tous n'avaient d'yeux que pour le vieux boyard. Son visage était pâle, amaigri; son front portait la balafre faite par le sabre de Viazemski, mais ses yeux enfoncés avaient conservé leur expression ordinaire de fermeté et ses sourcils froncés dénotaient la même obstination. Contrairement à l'étiquette de la Cour, son costume était modeste. Ivan regardait Morozof sans prononcer une parole. Celui qui savait lire dans le regard du Tzar y découvrait sans peine une haine cachée et la joie de voir son ennemi terrassé, mais celui qui ne le connaissait pas pouvait le croire bienveillant.—Droujina Andréevitch, dit-il avec solennité mais douceur, je t'ai remis dans mes bonnes grâces, pourquoi ces vêtements sombres?

—Sire, répondit Morozof toujours à genoux, il ne convient pas que celui auquel les opritchniks ont brûlé la maison et enlevé la femme se couvre de brocart. Sire, continua-t-il, d'une voix ferme, je viens te demander justice contre ton opritchnik Athanase Viazemski.