—Lève-toi, dit le Tzar, et expose-moi tes griefs. Si un des miens t'a fait tort, je l'en punirai quand même il serait de mes plus proches.

—Sire, continua Morozof sans se lever, fais venir Viazemski; qu'il te réponde devant moi.

—Ta demande est juste, dit le Tzar après un moment de réflexion. Le prévenu doit savoir ce que dit le plaignant. Qu'on amène Viazemski. Et vous, dit-il en s'adressant aux commensaux de Morozof qui s'étaient reculés, soulevez votre boyard, faites-le asseoir sur un banc; qu'il attende l'accusé.

Plus de deux mois s'étaient écoulés depuis la destruction de la maison de Morozof. Viazemski avait eu le temps de guérir ses plaies. Il résidait comme auparavant à la Sloboda, mais ignorant le sort d'Hélène qu'aucun de ses émissaires n'était parvenu à découvrir, il était encore plus sombre que naguère, n'apparaissait que rarement au palais sous prétexte de faiblesse, n'assistait plus aux festins et plusieurs avaient cru remarquer en lui des signes de folie. Son abstention des prières et des joies communes déplaisait à Ivan; mais, sachant l'insuccès de l'enlèvement de la boyarine, il attribuait la conduite de Viazemski aux tourments de la passion et était indulgent pour lui. Cependant, depuis sa conversation avec Basmanof, Viazemski lui parut suspect. La plainte de Morozof lui offrait une bonne occasion pour éclaircir ses soupçons; c'est pourquoi il l'accueillit avec plus de bienveillance que les courtisans ne s'y attendaient.

Viazemski ne tarda pas à paraître. Son extérieur était aussi bien changé. Il semblait avoir vieilli de plusieurs années, ses traits étaient tirés, sa vie semblait s'être concentrée dans ses yeux brillants et anxieux.

—Approche, Athanase, dit le Tzar, et toi aussi, Droujina; expose ta plainte, parle sans crainte, raconte comment les choses se sont passées.

Droujina Andréevitch s'approcha du Tzar au même instant que Viazemski; mais ne daignant pas le regarder, il exposa en détail toutes les circonstances de l'attaque.

—Est-ce ainsi que cela a eu lieu? demanda le Tzar en se tournant du côté de Viazemski.

—Oui, dit Viazemski, étonné de l'interrogation du Tzar qui n'ignorait rien de cela depuis longtemps.

Le visage d'Ivan Vasiliévitch se rembrunit.