—Comment as-tu pu commettre cela? dit-il en jetant sur Viazemski un regard sévère; est-ce que je permets à mes opritchniks de piller?
—Tu sais, sire, répondit Viazemski, encore plus étonné, que ce n'est pas par mon ordre que la maison a été saccagée et que si j'ai enlevé la boyarine ce n'est qu'avec ton autorisation.
—C'est moi qui t'ai autorisé? dit le Tzar en appuyant sur chaque mot. Quand t'ai-je autorisé?
Ici Viazemski comprit que c'était en vain qu'il voulait s'appuyer sur l'allusion que le Tzar lui avait faite pendant le festin, allusion par laquelle il s'était cru en droit d'enlever Hélène violemment. Ne devinant pas encore le but que pouvait avoir le Tzar de se rétracter, il sentit qu'il devait changer de système de défense. Il ne s'y décida pas par pusillanimité et pour conserver une vie qui courait toujours des périls avec le caractère mobile du Tzar, mais parce qu'il n'avait pas encore abandonné tout espoir de retrouver Hélène et que pour arriver à ce résultat aucun effort ne lui coûtait.
—Soit, dit-il, je suis coupable devant toi, tu ne m'as pas autorisé à enlever la boyarine. Voici comment cela s'est passé. Tu m'as envoyé à Moscou pour annoncer à Morozof qu'il rentrait en grâce. Tu sais qu'il m'en voulait depuis longtemps, car j'avais recherché sa femme. Lorsque j'arrivai chez lui, il résolut avec Nikita Sérébrany de m'assassiner. Après dîner, ils tombèrent sur moi à l'improviste avec leurs valets, nous nous défendîmes; la boyarine, connaissant le caractère de son mari, eut peur de rester avec lui et me pria de l'emmener. Elle est partie de son plein gré; dans la forêt, mes blessures me firent perdre connaissance; pendant mon évanouissement, elle disparut je ne sais comment. Sans doute, Morozof l'a retrouvée, l'a cachée ou peut-être l'a fait périr. Ce n'est pas à lui de se plaindre de moi, c'est moi, au contraire, qui me plains, père, de ce qu'il a porté la main sur moi sous son propre toit avec Sérébrany.
Le Tzar ne s'attendait pas à cette volte-face. La calomnie était évidente, mais il ne convenait pas à Ivan de la démasquer. Pour la première fois, Morozof leva les yeux sur son ennemi.
—Tu mens, chien maudit! dit-il en le toisant des pieds à la tête, chacune de tes paroles est un absurde mensonge; je suis prêt à certifier mon innocence en baisant la croix. Sire, ordonne à ce damné de me rendre mon épouse Hélène Dmitriévna à laquelle je suis légitimement uni selon les canons de la sainte Église.
Ivan regarda Viazemski.—Qu'as-tu à répondre à cela? lui demanda-t-il en conservant l'extérieur impartial du juge.
—Je l'ai déjà déclaré, sire, j'ai emmené Hélène sur sa propre prière. Le sang que je perdais me fit perdre connaissance, mes gens me trouvèrent évanoui: je n'avais plus auprès de moi ni mon cheval ni la boyarine; on me transporta au moulin, chez le sorcier; il arrêta mon sang. Je ne sais rien de plus.
Viazemski ne se doutait pas qu'en parlant du moulin il fortifiait les soupçons que Basmanof avait semés dans son esprit; Ivan ne fit pas semblant d'attacher une grande importance à ce détail, mais il en prit bonne note pour en user au besoin et continua à garder son sang-froid.