—Tu as entendu, dit-il à Viazemski, Morozof est prêt à témoigner sur la croix de la vérité de ses paroles. Comment te justifieras-tu auprès de lui?

—Le boyard est libre de me calomnier, répondit Viazemski, déterminé à se défendre jusqu'au bout, de mon coté je baiserai la croix.

Un murmure parcourut l'assistance. Tous les opritchniks savaient comment avait eu lieu l'attaque et, quelqu'endurcis qu'ils fussent au crime, peu d'entre eux se seraient décidés à un faux serment. Ivan lui-même fut surpris du cynisme de Viazemski, mais il comprit à l'instant même qu'il pouvait en profiter pour perdre Morozof qu'il abhorrait, en conservant en même temps l'apparence d'un jugement équitable.

—Frères, dit-il, en s'adressant à l'assistance, vous êtes témoins que je n'ai cherché qu'à découvrir la vérité. Je n'ai pas l'habitude de condamner sans justification. Mais dans une même cause, les deux parties ne peuvent pas baiser la croix; l'un des deux commettrait un parjure. Je suis un bon pasteur, je dois empêcher mes brebis de s'égarer, je ne puis laisser personne perdre son âme. Que le jugement de Dieu décide entre Morozof et Viazemski! Je les somme de se rencontrer ici dans dix jours sur la place Rouge. Qu'ils y viennent chacun accompagné de leurs avocats et de leurs répondants. Celui auquel Dieu aura donné la victoire sera justifié devant moi; celui qui n'aura pas supporté le combat, quand même il en sortirait vivant, sera immédiatement mis à mort par la main du bourreau.

Cette décision produisit sur l'assistance une profonde impression. Aux yeux de la plupart, elle équivalait pour Morozof à une condamnation à mort. Il était impossible de supposer que le vieux boyard pourrait avoir le dessus sur le jeune et vigoureux Viazemski. Tous s'attendaient qu'il allait décliner le duel, demander au moins à y être remplacé. Mais Morozof salua le Tzar et dit d'une voix tranquille:—Sire, qu'il soit fait selon ta volonté. Je suis vieux et malade, il y a longtemps que je n'ai porté d'armure, mais dans le jugement de Dieu c'est le bon droit qui l'emporte. J'ai confiance en Dieu, il ne m'abandonnera pas, il manifestera à tes yeux et à ceux de tout le monde l'iniquité de mon adversaire.

Lorsque Viazemski entendit la sentence du Tzar, il se sentit tout joyeux et ses yeux éclataient d'espoir, mais l'assurance de Morozof le troubla un peu. Il se souvint que, selon l'opinion générale, dans ces sortes de combats Dieu accorde toujours la victoire du bon côté et il douta de son succès. Cependant, refoulant son trouble momentané, il salua également le Tzar et dit:—qu'il soit fait selon ta volonté, sire!

Allez, dit Ivan, chercher des répondants, dans dix jours, au lever du soleil, soyez tous deux sur la place Rouge et malheur à celui qui ne soutiendra pas le combat!

Jetant sur tous deux un profond et indéfinissable regard, le Tzar se leva, rentra dans ses appartements intimes, et Morozof sortit du palais avec une grande dignité, accompagné de ses amis, sans regarder les opritchniks qui l'entouraient.

CHAPITRE XXX
L'ENSORCELLEMENT DU FER.

Le lendemain Viazemski alla à Moscou.