En toute autre occurrence, à la veille d'un duel, il n'aurait compté que sur sa force et son adresse, mais ici il s'agissait d'Hélène! Ce duel n'était pas un duel ordinaire, c'était un jugement de Dieu, le prince avait conscience de sa forfaiture; quelque méprisable que lui parût Morozof dans une simple rencontre, il redoutait dans celle-ci la colère divine, il craignait qu'au moment fatal ses mains ne fussent paralysées. Cette crainte était d'autant plus forte qu'il souffrait encore de ses récentes blessures et qu'il ressentait par moment une extrême lassitude. Le prince ne voulut rien négliger pour s'assurer la victoire; il résolut de recourir au célèbre meunier, de lui demander une herbe quelconque, de rendre par quelque sortilége ses coups immanquables.
Pensif et anxieux, il traversait la forêt au pas, se courbant de temps en temps jusqu'au pommeau de sa selle pour reconnaître les sentiers envahis par l'herbe. Après bien des détours, il se trouva sur un chemin mieux battu, reconnut des signes aux arbres et lança son cheval au trot. Bientôt il entendit le bruit de la roue. En s'approchant du moulin il distingua des voix humaines. Il s'arrêta, descendit de cheval et, l'ayant attaché à un noisetier, il se dirigea à pied vers le moulin. A la cage était attaché un cheval richement harnaché. Le meunier discourait avec un homme de haute taille, dont Viazemski ne put voir les traits parce qu'il lui tournait le dos en s'apprêtant à monter en selle.
—Tu seras satisfait, boyard, lui disait le meunier en inclinant affirmativement la tête. Tu rentreras de nouveau dans les faveurs du Tzar et que le tonnerre m'écrase immédiatement si Viazemski et tous tes concurrents ne sont pas réduits en poussière! Sois tranquille, il n'y en a pas qui puisse résister à l'herbe tirlitch.
—C'est bien, répondit le visiteur en se mettant en selle, souviens-toi de notre pacte, vieux diable, si je ne réussis pas, je te pends comme un chien.
Il parut à Viazemski que cette voix ne lui était pas inconnue, mais la roue faisait un tel bruit qu'il ne put la reconnaître.
—Comment ne réussirais-tu pas? continua le meunier en saluant profondément; seulement ne te sépare pas du tirlitch et, lorsque tu parleras au Tzar, regarde-le bien gaiement dans le blanc des yeux, hardiment, sans crainte, fais-lui des plaisanteries comme auparavant et que je sois anathème si tu ne rentres pas de nouveau en faveur!
Le cavalier tourna son cheval et effleura Viazemski sans le remarquer.
Le prince reconnut Basmanof et frémit de jalousie. Uniquement préoccupé d'Hélène, il ne prêta aucune attention aux paroles du meunier mais, lorsqu'il entendit prononcer son nom, il crut voir dans Basmanof un nouveau et imprévu rival. Le meunier suivit des yeux Basmanof, s'assit sur un banc et se mit à compter ses pièces d'or. Il souriait en les passant d'une main dans une autre, lorsque soudain une lourde main s'appesantit sur son épaule. Le vieillard frissonna, se redressa et faillit mourir de peur lorsque ses yeux se rencontrèrent avec les yeux noirs de Viazemski.
—Sur quoi, sorcier, discourais-tu avec Basmanof?
—Ba… ba… batiouchka, balbutia le meunier qui sentait ses jambes fléchir, prince Athanase Ivanovitch, comment te portes-tu?