Et le vieillard commença à réfléchir: Contre qui doit-il se battre? qui sont ses ennemis? Serait-ce contre Basmanof? je ne le pense pas, car il vient d'en parler avec un profond mépris et le prince n'est pas un homme qui sache dissimuler ses pensées. Contre Sérébrany? mais le meunier savait que Sérébrany avait été jeté en prison et que les brigands l'en avaient fait sortir. Ce n'était donc pas Sérébrany. Restait Morozof. Il avait pu provoquer Viazemski à cause de l'enlèvement de sa femme. Il est vrai que Morozof était bien vieux et que, dans un combat pareil, il pourrait se faire remplacer. Donc, conclut le meunier, c'est contre Morozof ou son remplaçant que Viazemski doit se battre.
—Permets-moi, dit-il, de battre l'eau pour reconnaître ton ennemi.
—Fais comme tu sais, répondit Viazemski en s'asseyant sur un vieux tronc.
Le meunier apporta un grand baquet, le remplit d'eau et le plaça à côté du prince.
—Eh! eh! dit-il en se courbant sur le baquet et en y fixant ses yeux, je vois ton ennemi, seulement je n'y comprends rien, car il me semble fort décrépit. Tiens, à présent je te vois aussi, vous vous approchez l'un de l'autre…
—Eh bien? demanda Viazemski cherchant en vain à voir quelque chose.
—Les anges sont pour le vieillard, continua le meunier mystérieusement, comme tout étonné de ce qu'il voyait; le ciel est pour lui, il ne sera pas aisé d'ensorceler ton sabre.
—Et personne n'est pour moi? demanda le prince avec un frisson involontaire.
Le meunier fixait l'eau de plus en plus attentivement; il paraissait réellement voir quelque chose et quelque chose qui le glaçait d'effroi.—Toi aussi, dit-il à voix basse, tu as des défenseurs… voilà l'eau qui se trouble, je ne vois plus rien.
Il leva la tête; de grosses gouttes de sueur perlaient son front.—Toi aussi tu as des défenseurs, murmura-t-il timidement; on pourra ensorceler tes armes.