A peine Godounof eut-il laissé échapper ces paroles qu'il se mordit la langue, mais il se souvint qu'il parlait à Sérébrany dont le visage ouvert excluait tout soupçon de perfidie.

—Non, continua-t-il à demi-voix, tu as tort de m'accuser, prince. Le Tzar supplicie ceux contre lesquels il a de la rancune et personne n'a d'influence sur son cœur. Le cœur des rois est entre les mains de Dieu, disent les Écritures. Morozof a essayé de le contredire, qu'en est-il résulté? Morozof a été mis à mort et personne n'en a profité. Il paraît que tu ne tiens pas à ta tête puis que tu es revenu ici, sachant ce qui s'est passé à Moscou?

Au nom de Morozof, Sérébrany soupira; il aimait Droujina Andréevitch, quoiqu'il lui eût ravi son bonheur.

—Que veux-tu, Boris Féodorovitch, répliqua-t-il, on ne peut éviter ce qui doit arriver! A parler franchement, la vie m'est à charge; elle n'a rien de bien enviable maintenant en Russie.

—Écoute-moi, prince, s'il entre dans ton caractère de ne pas te ménager, Dieu te protége. Tu as eu beau jusqu'à présent friser la potence, tu es resté en vie. Il est écrit apparemment que tu ne dois pas la perdre inutilement. Si tu étais revenu il y a une semaine, je ne sais ce que tu serais devenu, mais actuellement il y a quelque espoir. Seulement, ne te presse pas de te montrer à Ivan Vasiliévitch; laisse-moi le voir auparavant.

—Merci, mais ne t'inquiète pas de moi, tâche seulement de tirer d'affaire mes pauvres aventuriers. Ce sont de tristes gens, mais ils ont bravement racheté leurs fautes.

Godounof le regarda avec surprise. Il ne pouvait s'habituer à la simplicité du prince et cette indifférence pour sa propre existence ne lui parut pas naturelle.

—Tu es donc dégoûté de la vie? lui demanda-t-il.

—C'est possible, lui répondit Sérébrany. A quoi bon encore vivre! Le croirais-tu, Boris, le souvenir de Kourbski me revient involontairement à l'esprit; le vertige me prend lorsque j'y songe; si les Polonais n'étaient pas nos ennemis, je serais tenté d'aller les trouver et d'abandonner ma patrie.

—C'est cela, prince, nous n'avons plus aujourd'hui que deux routes: s'exiler comme Kourbski, ou bien, comme je le fais, rester auprès du Tzar et tâcher de gagner sa faveur. Toi, tu ne fais ni l'un ni l'autre, tu ne quittes pas le Tzar et tu n'es pas avec lui; c'est une situation impossible, il faut choisir l'un ou l'autre. Si tu veux rester en Russie, il faut que tu exécutes la volonté du Tzar. S'il finit par te prendre à gré, il est capable de se dégoûter des opritchniks. Si nous étions, par exemple, tous les deux auprès de lui, l'un soutenant l'autre, je lui parlerais aujourd'hui, toi demain; quelque chose lui en resterait dans l'esprit. On dit bien qu'une goutte d'eau, à force de tomber sur le même endroit d'une pierre, finit par la percer. Par la vive force, prince, tu ne parviendras à rien.