—S'il n'était pas le Tzar, dit Sérébrany d'un air sombre, j'aurais vu ce que j'avais à faire. Dieu défend d'entreprendre quoi que ce soit contre lui, et il m'est impossible, quand je devrais être taillé en pièces, d'agir de concert avec lui, jamais je ne pourrais vivre avec les opritchniks!

—Attends, prince, ne te décourage pas, souviens-toi de ce que je t'ai dit: ne contrarions pas le Tzar, mettons les opritchniks de côté, ils s'entr'égorgeront eux-mêmes. Voilà déjà trois des principaux disparus, les deux Basmanof et Viazemski. Accorde-moi un délai et tu les verras tous disparaître.

—Mais d'ici-là, qu'arrivera-t-il? demanda Sérébrany.

—Il arrivera, répondit Godounof, renonçant à inculquer du coup l'idée qu'il voulait laisser germer dans l'esprit de Sérébrany, que le Tzar te graciera, que tu pourras aller de nouveau battre les Tatars et que la besogne ne te manquera pas.

Deux impressions ne se combinaient pas facilement dans la tête de Sérébrany; l'espoir de combattre les Tatars chassa les pénibles pensées qu'il avait un moment auparavant.

—C'est vrai, dit-il, il ne nous reste qu'à battre les Tatars; mais, si au lieu de les attendre, on allait leur faire une visite en Crimée et la leur enlever?

Il sourit à cette pensée.

Godounof se mit à s'entretenir avec lui sur sa délivrance forcée et ce qui l'avait suivie. Il commençait déjà à faire sombre et ils causaient encore la coupe à la main.

Enfin, Sérébrany se leva.—Adieu, boyard, dit-il, il va faire nuit.

—Où vas-tu, Nikita Romanovitch? passe la nuit chez moi, le Tzar revient demain, je lui parlerai de toi.