—Impossible, Boris Féodorovitch, il est temps que je retrouve mes gens. Je crains qu'ils ne cherchent noise à quelqu'un. Si le Tzar avait été à la Sloboda, nous serions allés droit à lui et il serait arrivé ce que Dieu aurait voulu, mais avec les manants du lieu on ne sait comment s'y prendre. Quoique nous nous soyons arrêtés à l'écart et dans la forêt, nous pouvons toujours être surpris par une ronde quelconque.

—Eh bien! au revoir, ne tombe pas sous le regard du Tzar, attends que je t'envoie chercher.

—Mais, où vas-tu donc, tu te trompes de porte, ajouta Godounof, en voyant Sérébrany se diriger vers la principale entrée et, le prenant par la main, il le conduisit par la porte de derrière.

—Adieu, Nikita Romanovitch, répéta-t-il en l'embrassant, Dieu est miséricordieux, ton affaire s'arrangera peut-être.

Et, après avoir attendu que Sérébrany fût monté à cheval et fût sorti sans bruit, Godounof rentra chez lui, fort satisfait que son hôte eût décliné sa proposition de passer la nuit sous son toit.

Le lendemain, le Tzar fit son entrée triomphante dans la Sloboda, comme s'il avait remporté une éclatante victoire. De la barrière au palais, les opritchniks ne cessèrent de l'acclamer. Il n'y eut que la seule vieille nourrice Onoufrevna qui le reçut en grommelant.—Bête féroce, lui dit-elle, en venant à sa rencontre au perron, comment la terre te supporte-t-elle encore? Tu pues le sang, assassin! Comment as-tu osé approcher des reliques de Saint-Serge après ce que tu as fait à Moscou? La foudre du Seigneur t'écrasera comme un damné avec toute ta troupe diabolique.

Cette fois, les menaces de la nourrice demeurèrent sans effet. Il n'y avait dans l'air ni foudre ni tempête. Le ciel resplendissait de tout son éclat dans un ciel pur de tout nuage; il faisait briller les vives couleurs et les dorures du palais et reluire ses coupoles fantastiques. Ivan ne répondit pas un mot à la vieille et entra dans ses appartements intimes.

—Attends! attends! continua-t-elle en le suivant du regard et en frappant le sol de son bâton, l'orage éclatera sur ton palais et la foudre du Seigneur réduira en cendres toute ton impure Sloboda.

Et la vieille rentra dans sa cellule en marchant péniblement, et en jetant des regards irrités sur les courtisans, qui s'écartaient sur son passage avec une crainte superstitieuse.

Le même jour, après dîner, voyant le Tzar gai et disposé à se reposer contre son habitude, Godounof le suivit dans sa chambre à coucher. La faveur dont il jouissait lui donnait ce droit, surtout lorsqu'il avait à faire au Tzar quelque communication secrète.