Il y avait deux lits dans cette chambre; un en planches sur lequel Ivan Vasiliévitch s'étendait par mortification dans ses moments de trouble et de repentir; un second, plus large, était garni de souples peaux de mouton, d'édredons et de coussins de soie. Le Tzar se couchait sur ce dernier lorsque rien ne le tourmentait. Cela arrivait rarement, la plupart du temps ce second lit restait vide.

Il fallait bien connaître Ivan pour ne pas se tromper sur sa disposition réelle d'esprit. Il n'était pas toujours enclin à la bonté lorsqu'il était en proie aux remords de sa conscience. Il les attribuait souvent à Satan, cherchant à la distraire de la poursuite des traîtres et alors, au lieu d'y trouver un motif d'adoucir son cœur, il se livrait, tout en faisant des signes de croix, aux plus atroces cruautés, prétendant par là jouer un mauvais tour à Satan. Le calme qui se peignait sur son visage n'était pas toujours une garantie de sa tranquillité intérieure; il ne servait souvent qu'à dissimuler un sentiment tout opposé: doué d'une rare perspicacité, d'une étonnante capacité à deviner les pensées d'autrui, le Tzar s'amusait parfois à déjouer les calculs de son interlocuteur et à le terrasser par une terrible explosion de sa colère au moment même où il semblait pouvoir compter sur sa bienveillance. Mais Godounof avait étudié les plus petites nuances du caractère du Tzar: il devinait avec une sagacité incroyable, il se rendait compte des moindres et des plus imperceptibles changements de sa figure.

Après avoir attendu qu'Ivan se fût étendu sur son lit de plumes, ne voyant sur sa figure que l'expression de la fatigue, Boris lui dit sans préambule:—Est-il parvenu à ta connaissance, sire, que ton disgracié est retrouvé?

—Lequel? demanda Ivan en bâillant.

—Nikita Sérébrany, qui a sabré ton traître Viazemski et a été jeté en prison.

—Ah! fit Ivan, le moineau a été pris. Et qui est-ce qui l'a arrêté?

—Personne, sire, il est venu de lui-même et a amené avec lui tous les aventuriers avec lesquels il a battu les Tatars près de Rézan. Ils sont venus avec Sérébrany t'apporter leurs têtes.

—Ils sont donc convertis, dit Ivan. Et l'as-tu vu?

—Je l'ai vu, sire, il est venu directement chez moi, croyant que ta Majesté était à la Sloboda et il m'a prié de te parler de lui. J'ai voulu le mettre sous bonne garde mais j'ai pensé que Maliouta m'accuserait de vouloir le supplanter et Sérébrany ne s'en ira pas, puisqu'il est venu lui-même t'apporter sa tête.

Godounof parlait franchement, avec un visage ouvert, sans apparence de trouble, comme s'il n'avait pas l'ombre d'une arrière-pensée et ne prenait aucun intérêt à Sérébrany. Lorsque la veille il l'avait fait passer par une porte de derrière, ce n'était pas pour cacher son arrivée au Tzar,—cela aurait été trop dangereux,—mais uniquement pour que personne ne prît les devants auprès d'Ivan et ne l'indisposât contre lui. Ce n'est sûrement pas sans intention, qu'il avait rappelé au Tzar l'inimitié de Sérébrany contre Viazemski.