Le Tzar bâilla encore une fois, mais ne répondit rien; Godounof, qui suivait attentivement les moindres expressions de sa figure, n'y aperçut aucun symptôme d'irritation manifeste ou cachée. Il lui sembla, au contraire, que cette démarche de Sérébrany lui avait plu. Tout en faisant trembler ses sujets et en versant leur sang, Ivan voulait néanmoins qu'on le crût juste, voire même clément; ses massacres étaient toujours revêtus d'un simulacre de rigoureuse justice; la confiance en sa clémence lui plaisait d'autant plus qu'elle se manifestait très-rarement.

Après avoir un peu attendu, Godounof se décida à arracher une réponse.

—Qu'ordonnes-tu? sire, faut-il faire venir Maliouta?

Les récentes exécutions avaient rassasié Ivan; quelques têtes de plus ne pouvaient rien ajouter à cette satiété ni réveiller la soif du sang un moment apaisée.

Il regarda attentivement Godounof.

—Crois-tu donc, lui dit-il sévèrement, que je ne puisse vivre sans verser du sang? Autre chose sont les traîtres qui minent l'État et Nikita qui n'a fait que sabrer Viazemski. Quant aux bandits, je verrai qui punir et qui gracier. Qu'ils viennent tous avec Nikita sur la place du palais! Lorsque je sortirai de ma chambre à coucher, je verrai ce que j'en ferai.

Godounof souhaita un bon repos au Tzar et s'éloigna en s'inclinant profondément. Tout dépendait maintenant de la disposition d'esprit dans laquelle Ivan allait se réveiller.

CHAPITRE XXXVII
LE PARDON.

Prévenu par Godounof, Nikita Romanovitch arriva à la cour du palais avec ses aventuriers.

Blessés, meurtris, déguenillés, les uns en caftan, les autres en pelisse, les uns en lapti, les autres pieds nus, plusieurs la tête bandée, tous sans bonnets et sans armes, ils se tenaient silencieux, collés les uns aux autres, attendant le réveil du Tzar.