Ce n'était pas la première fois que ces hardis gaillards voyaient la Sloboda; ils y avaient pénétré plus d'une fois déguisés tantôt en musiciens, tantôt en mendiants et en conducteurs d'ours. Plusieurs avaient participé au dernier incendie, lorsque Persten et Korchoun étaient venus délivrer Sérébrany. Il y avait là bien des figures de notre connaissance, mais plusieurs manquaient à l'appel: un grand nombre d'entre eux étaient tombés sur les champs de Rézan, quelques-uns avaient préféré continuer leur vie aventureuse. Il n'y avait là ni Persten, ni Mitka, ni le chanteur aux cheveux roux, ni le vieux Korchoun. Après son apparition à la Sloboda, le jour du jugement de Dieu entre Viazemski et Morozof, Persten avait disparu avec Mitka; le chanteur aux cheveux roux avait été assommé par Sérébrany; quant au vieux Korchoun, les chiens et les corbeaux se disputaient en ce moment son cadavre sur les murs du Kremlin…

Il y avait déjà deux heures que ces malheureux stationnaient là les yeux baissés, sans se douter que le Tzar les examinait par une lucarne percée au-dessus du perron et cachée par des ornements d'architecture. Personne n'ouvrait la bouche; les aventuriers ne causaient ni entre eux ni avec Sérébrany qui se tenait un peu à l'écart, absorbé par ses pensées, ne faisant aucune attention à la foule qui devenait de plus en plus compacte. Parmi les curieux se trouvait aussi la nourrice du Tzar. Appuyée sur son bâton, elle se tenait au perron, et regardait autour d'elle d'un regard éteint, attendant l'arrivée d'Ivan avec l'intention sans doute de l'empêcher par sa présence de commettre de nouvelles cruautés.

Après avoir contemplé à satiété de sa cachette les aventuriers et avoir souri à l'idée que leurs vies étaient entre ses mains et qu'ils devaient éprouver une affreuse angoisse, il apparut brusquement sur le perron entouré de quelques stolniks. A la vue du Tzar, vêtu de brocart doré, appuyé sur une espèce de crosse, les aventuriers se glissèrent sur leurs genoux et baissèrent leurs têtes.

Ivan garda quelque temps le silence.—Bonjour, vauriens, dit-il enfin, et regardant Sérébrany: et toi, l'apostropha-t-il, qu'es-tu venu faire à la Sloboda? tu t'es ennuyé d'être hors de prison!

—Sire, répondit modestement Sérébrany, je ne me suis pas évadé, ce sont ces gens qui m'ont emmené de force. Ce sont eux aussi qui ont écrasé le mourza Chikhmat, comme ta Majesté ne l'ignore sans doute pas. C'est ensemble que nous avons battu les Tatars, c'est ensemble que nous nous livrons à ton bon plaisir; fais-nous donner la mort ou gracie-nous, comme tu le jugeras dans ta sagesse.

—C'est donc pour le chercher que vous êtes venus naguère à la Sloboda, demanda Ivan aux brigands. D'où le connaissiez-vous?

—Sire, répondirent-ils à demi-voix, il avait sauvé notre ataman lorsqu'il faillit être pendu à Medvedevka. C'est l'ataman qui l'a tiré de prison.

—A Medvedevka! fit Ivan en souriant. Cela devait être lorsque tu as si bien fustigé Khomiak. Je me souviens de cette affaire. Je t'ai pardonné cette fois, mais tu as été en prison pour une récidive lorsque tu as de nouveau attaqué mes gens chez Morozof. Que réponds-tu à cela?

Sérébrany voulut s'excuser, mais la nourrice le prévint.

—Cesse d'énumérer ses fautes, dit-elle avec colère à Ivan. Au lieu de le récompenser de ce qu'il a refoulé les mécréants, de ce qu'il a défendu l'Église du Christ, tu t'ingénies à le trouver en défaut. Loup insatiable, tu n'as donc pas assez fait couler le sang à Moscou!