—Révérende mère, répondit Sérébrany, ne comprenant rien à cette terreur, mais trop ému pour être surpris de quelque chose, laisse-moi voir la sœur Eudoxie. Quand ce ne serait que pour un instant, pour lui faire mes adieux.
—Lui faire tes adieux! répéta l'abbesse. Tu ne veux réellement que lui faire tes adieux?
—Laisse-moi lui faire mes adieux, révérende mère, et je donnerai toute ma fortune à ton monastère.
L'abbesse le regarda avec défiance.
—Tu as pénétré ici de force, dit-elle, tu t'intitules prince et Dieu sait qui tu es, dans quel but tu es venu… Je sais que les opritchniks parcourent maintenant les monastères et exterminent les épouses et les sœurs des hommes justes qu'on a récemment suppliciés à Moscou… La sœur Eudoxie est veuve d'un boyard supplicié…
—Je ne suis pas un opritchnik, s'écria Sérébrany, j'aurais donné tout mon sang pour Morozof. Laisse-moi voir la boyarine!
Les traits de Sérébrany reflétaient la loyauté et la franchise. L'abbesse se rassura et le regarda avec sympathie.
—Je suis coupable à ton égard, dit-elle. Grâce à Jésus-Christ et à sa Mère Immaculée, je vois maintenant que je me suis trompée; tu n'es pas un opritchnik. La portière m'a effrayée, je ne songeais qu'à gagner du temps et à cacher sœur Eudoxie. Les temps sont difficiles; ceux qui sont tombés en disgrâce auprès du Tzar ne peuvent même pas trouver un refuge dans les monastères. Mais, grâce à Dieu, je me suis trompée. Si tu es un ami ou un parent de Morozof, je te conduirai auprès de sa veuve. Suis-moi, sa cellule est là derrière.
L'abbesse conduisit Sérébrany à travers le jardin vers une cellule isolée, cachée derrière une touffe d'églantiers et de chèvre-feuilles. Vêtue de noir, couverte d'un voile, Hélène était assise sur un banc devant la porte. Les rayons du soleil couchant l'éclairaient à travers d'épais érables et doraient au-dessus de sa tête les feuilles jaunissantes. L'été tirait à sa fin; les dernières fleurs des églantiers s'effeuillaient; la robe noire de la recluse était couverte de leurs pétales vermeils. Hélène contemplait mélancoliquement la chute lente et monotone des feuilles d'érable jaunies; c'est à peine si elle entendit le bruit des pas qui approchaient.
Levant la tête, elle vit l'abbesse et fit un pas à sa rencontre; mais, en reconnaissant tout à coup Sérébrany, elle poussa un cri, appuya les mains sur son cœur et retomba épuisée sur le banc.