—Oui, répéta Sérébrany, qui est-ce qui peut être heureux maintenant? Dieu n'est pas clément aujourd'hui pour la sainte Russie. Cependant, jamais je n'aurais pensé que, vivants, nous pussions ainsi nous séparer pour toujours!

—Pas pour toujours, reprit Hélène avec un triste sourire, mais seulement ici-bas, pour cette vie. Cela devait être ainsi. Il ne nous convenait pas d'avoir une seule joie lorsque le pays tout entier est aussi malheureux.

—Pourquoi, dit Sérébrany d'un air sombre, n'ai-je pas été tué par les Tatars? pourquoi le Tzar ne m'a-t-il pas fait trancher la tête lorsque je la lui ai apportée? Que me reste-t-il donc à faire dans ce monde?

—A porter ta croix, Nikita, comme je porte la mienne. Ton lot est plus léger que le mien. Tu peux défendre la patrie, je ne puis que prier pour toi et pleurer mes fautes.

—La patrie, s'écria Sérébrany, où est-elle cette patrie et contre qui la défendre? Ce ne sont pas les Tatars, mais le Tzar qui la perd. Mes idées se brouillent, Hélène Dmitriévna; toi seule tu soutenais encore ma raison; maintenant tout est ténèbres autour de moi, je ne distingue plus la vérité du mensonge. Tout ce qui est bon périt, tout ce qui est méchant triomphe. Bien des fois Kourbski me vient à l'esprit. Tant que j'avais un but dans la vie, je chassais loin de moi ces coupables pensées; maintenant, je n'ai plus de but, je n'ai plus de forces, ma raison s'obscurcit…

—Dieu t'éclairera, Nikita Romanovitch; si ton bonheur est perdu, ce n'est pas une raison pour trahir ou abandonner ton pays. Dieu nous envoie cette épreuve afin que nous puissions nous retrouver dans un monde meilleur. Ne te démens pas.

Sérébrany baissa la tête. Son indignation fit place au sentiment du devoir dans lequel il avait été élevé et qu'il maintenait pur dans son cœur, lors même que la force lui manquait pour s'y soumettre.

—Porte ta croix, reprit Hélène, va où le Tzar t'envoie. Tu as refusé d'entrer dans les opritchniks, ta conscience doit donc être tranquille. Va combattre les ennemis de la Russie; je ne cesserai de prier pour toi jusqu'à ma dernière heure.

—Adieu donc, Hélène, adieu ma sœur!

Le regard d'Hélène resta calme en face des terribles émotions de Nikita.—Adieu, répéta-t-elle, et, baissant son voile, elle se retira précipitamment dans sa cellule.