Les vêpres sonnèrent. Sérébrany resta longtemps les yeux fixés sur l'endroit où avait disparu Hélène. Il n'entendit pas ce que lui disait l'abbesse, il ne sentit pas qu'elle le prit par le bras et l'emmena jusqu'à la porte d'entrée. Il monta silencieusement à cheval et reprit, en compagnie de Michée, la route de la forêt. La cloche du monastère le fit enfin sortir de cet engourdissement moral. Il comprit toute la profondeur de son malheur. Ce tintement déchirait son cœur, mais il l'écoutait avec bonheur comme s'il lui apportait les adieux d'Hélène; et lorsque ces sons cadencés, ne formant plus à distance qu'un bruit vague, expirèrent dans l'air du soir, il lui sembla qu'on venait de lui arracher l'âme et il fut saisi par le sentiment de son irrémédiable isolement…
Le lendemain, le détachement de Sérébrany s'enfonçait de plus en plus dans la forêt de Briansk; le prince marchait à sa tête; Michée le suivait de loin, n'osant pas interrompre son silence.
Sérébrany avait la tête baissée; cependant, au milieu de ses sombres pensées, un sentiment consolant lui apparaissait à l'horizon. C'était la conviction qu'il avait toujours rempli son devoir dans la mesure de ses forces, qu'il avait toujours suivi le droit chemin sans en avoir jamais intentionnellement dévié. C'est là un sentiment précieux qui, au milieu des peines et des tristesses de cette vie, se cache comme un trésor inviolable dans le cœur de l'honnête homme et en comparaison duquel tous les biens de ce monde, tout ce qui constitue le but des ambitions humaines n'est que poussière et néant.
Cette profonde conviction d'avoir accompli son devoir soutenait Sérébrany. En repassant les moindres détails de ses adieux avec Hélène, en se rappelant chacune de ses paroles, il trouvait une triste consolation dans cette pensée qu'il eût été honteux pour lui d'être seul heureux à l'époque épouvantable qu'on traversait, qu'il valait mieux qu'il portât avec tous ses frères sa part dans l'infortune générale. Les paroles de Godounof lui revinrent à l'esprit, il sourit avec amertume au souvenir de l'assurance avec laquelle son ami lui avait parlé de sa connaissance du cœur humain. «Il paraît, pensa-t-il, que Boris ne peut pas tout deviner. Les affaires de l'État, le cœur du Tzar lui sont connus; il sait d'avance ce que dira Maliouta, ce que fera tel ou tel opritchnik, mais le cœur, le sentiment de ceux qui sont désintéressés ne sont pour lui que ténèbres.» Et involontairement il se souvint aussi de Maxime et songea que son frère adoptif lui aurait autrement parlé. Il ne lui aurait pas dit: «Elle t'attendra»; mais «presse-toi, tue ton cheval, arrête-la pendant qu'il en est encore temps.» Au souvenir de Maxime, son isolement lui parut encore plus cruel, car il savait que personne ne pouvait, comme Maxime, sympathiser avec lui, combler par une tendre amitié le vide de son âme, lui expliquer bien des choses qu'il ne comprenait que vaguement et que, dans les préoccupations de la vie, il ne savait pas envisager d'une manière nette et résolue…
Sérébrany marchait la tête baissée, les rênes sur le cou de son cheval, à travers la forêt aussi sombre que ses pensées. Le silence n'était troublé que par le pas cadencé des brigands. Les sauvages habitants du lieu, peu habitués à redouter l'homme dans ces endroits inhabités, ne se cachaient point à la vue de la troupe; ils grimpaient lestement sur les hautes branches et la regardaient passer avec curiosité; des oiseaux aux couleurs variées se cramponnaient à l'écorce rugueuse des arbres, tournaient leurs têtes rouges du côté des brigands et recommençaient à frapper de leurs becs contre le bois sec.
Frappé de la majesté de cette solitude, un bandit entonna à demi-voix une chanson traînante; ses camarades l'accompagnèrent; bientôt toutes les voix s'unirent en un chœur dont les sonores mélodies se répercutaient au loin sous la sombre voûte des arbres.
On pourrait terminer ici ce lamentable récit, mais il reste à dire ce qui est advenu des autres personnages qui ont peut-être partagé avec Sérébrany l'intérêt du lecteur. Nous entendrons encore parler de Nikita à la fin de ce drame; mais pour cela il faut sauter par dessus dix-sept lourdes années et nous transporter, d'un bond, à Moscou à l'époque glorieuse de la conquête de la Sibérie.
CHAPITRE XL
L'AMBASSADE D'IERMAK.
Il était déjà loin le jour où Sérébrany sortait de la Sloboda avec ses aventuriers graciés. Depuis cette époque, bien des changements étaient survenus en Russie; il n'y avait qu'Ivan qui n'avait pas changé: tantôt entraîné par ses soupçons, il faisait supplicier les meilleurs et les plus illustres citoyens, tantôt il semblait s'amender, avouer publiquement ses fautes, envoyait aux monastères de riches dons avec la liste des suppliciés en ordonnant des prières pour le repos de leurs âmes. Il n'existait plus un seul de ses anciens familiers: le dernier, Maliouta, qui n'était jamais tombé en disgrâce, avait été tué au siége de Weissenstein en Livonie et, en son honneur, Ivan fit brûler sur un seul immense bûcher tous les prisonniers allemands et suédois. Exaspérés par ce terrible régime, n'ayant plus aucun espoir en des temps meilleurs, des milliers de Russes émigraient par bandes en Lithuanie et en Pologne.
Un seul événement heureux se produisit dans ce long espace de temps: Ivan comprit toute l'inutilité de diviser la nation russe en deux catégories dont la plus petite pressurait et torturait la plus nombreuse; sur les instances de Godounof il abolit les odieux opritchniks, revint résider à Moscou et le terrible palais de la Sloboda d'Alexandrof devint pour toujours désert.