Remonté par les bonnes nouvelles des Strogonof, Ivan avait un air moins sombre; on pouvait même surprendre un sourire sur ses lèvres lorsqu'il faisait quelques observations à Godounof, mais il avait bien vieilli; ses rides s'étaient accentuées davantage, son crâne était presque dénudé, son menton complétement dégarni.
En ces dernières années, Boris Godounof était rapidement monté au faîte des honneurs. Il avait marié sa sœur Irène au Tzarévitch Théodore et portait actuellement le rang de grand écuyer. On racontait que le Tzar, voulant montrer combien il affectionnait sa bru et Godounof, leva un jour trois de ses doigts et dit en les désignant l'un après l'autre: «Voici Théodore, voici Irène et voici Boris; je souffrirais autant si l'on me coupait un de ces trois doigts que si je perdais un de mes trois enfants chéris.»
Une si extraordinaire faveur ne provoqua dans Boris ni orgueil, ni arrogance. Il était modeste comme par le passé, affable envers tous, sobre de discours; son port devint seulement un peu plus grave et prit une dignité conforme à sa situation élevée. Ce ne fut cependant pas sans quelques atteintes à la morale que Godounof acquit l'influence qu'il exerçait et les honneurs dont il était comblé. Son caractère simple l'entraîna plus d'une fois à des actes que sa conscience réprouvait. Ainsi, voyant dans Maliouta un rival trop puissant, ayant perdu tout espoir de le supplanter, il se lia avec lui et alla jusqu'à épouser sa fille. Vingt années passées près du trône d'un Tzar comme le Terrible devaient fatalement avoir exercé une influence funeste sur Boris; il subissait déjà les atteintes de la triste révolution qui s'était opérée en lui et qui, au dire des contemporains, avait transformé en criminel un homme doué des plus hautes qualités.
Lorsqu'on regardait le Tzarévitch Théodore, on était frappé de la nullité de celui qui devait tenir les rênes de l'État après la mort d'Ivan. Aucun symptôme de force morale n'apparaissait sur sa figure, dépourvue d'expression. Marié depuis deux ans, il avait conservé un visage enfantin. Il était petit, rachitique, pâle et en même temps boursouflé. Il souriait constamment et jetait autour de lui des regards effarés. On assurait que le Tzar regrettait vivement son fils aîné et répétait à celui-ci: «Tu aurais dû, Fédia, naître sacristain et non Tzarévitch.»
«Dieu est miséricordieux, disait le peuple, peu importe que le Tzarévitch soit chétif, pourvu qu'il ne marche pas sur les traces de son père et de son frère; puis Godounof est là pour l'aider; celui-là saura bien gouverner l'État!»
Les chuchotements des courtisans furent soudain interrompus par le son des trompettes et des cloches. Précédés de six officiers du palais, les ambassadeurs d'Iermak entrèrent dans la salle, suivis de Maxime, de Nikita et de Simon Strogonof. Derrière eux, on portait de riches pelleteries, des vases de forme étrange et des armes complétement inconnues. Ivan Koltzo, qui marchait à la tête de l'ambassade, était un homme d'une cinquantaine d'années, de taille moyenne, à larges épaules, avec des yeux vifs et perçants, une barbe noire et courte, légèrement grisonnante.
—Grand monarque, dit-il, en s'approchant des marches du trône, ton ataman Iermak Timoiéef, à la tête des Kosaques du Volga, auxquels tu as fait naguère grâce de la vie, a tâché de se faire pardonner ses anciennes fautes: il te salue aujourd'hui en t'apportant un nouveau royaume. Aux royaumes de Kazan et d'Astrakhan que tu as conquis, ajoute celui de Sibérie pour tout le temps que Dieu fera durer ce monde.
Après avoir prononcé ces paroles, Koltzo et ses compagnons se prosternèrent devant le Tzar et touchèrent la terre avec leurs fronts.
—Relevez-vous, mes bons serviteurs, dit Ivan. Celui qui garde un mauvais souvenir de ce qui est passé doit perdre la vue, dit le proverbe; mon ancienne disgrâce se change en faveur. Approche, Ivan Koltzo.—Et le Tzar lui tendit la main.
Pour ne pas maculer le tapis écarlate du trône, Koltzo y jeta son bonnet de poil de mouton, mit son pied dessus et, s'inclinant profondément, il approcha ses lèvres de la main d'Ivan qui le baisa au front.