—Je remercie la très-sainte et très-haute Trinité, dit Ivan en levant les yeux au Ciel. Il est évident que la miséricorde divine s'étend sur moi, car c'est au moment où je suis le plus entouré d'ennemis et que j'ai à lutter même contre mes proches, que Dieu me donne le dessus sur les païens et me permet d'agrandir glorieusement mes États.—Et, jetant un regard triomphant sur les boyards, il ajouta d'un air menaçant: Lorsque Dieu est avec nous, personne ne peut rien contre nous. Que ceux qui ont des oreilles entendent!

Mais, songeant aussitôt qu'il était inutile de troubler la joie universelle, il revint à Koltzo d'un air bienveillant:—Comment te plaît Moscou? as-tu vu quelque part d'aussi beaux palais, d'aussi splendides églises? mais peut-être n'est-ce pas la première fois que tu es ici?

Un sourire malicieux erra sur les lèvres de Koltzo et ses dents blanches éclairèrent sa figure basanée.

—Où veux-tu que nous autres, petites gens, nous ayons vu de pareilles merveilles? répondit-il en haussant les épaules, même en rêve nous n'avons rien entrevu de semblable. Nous vivons comme des paysans au Volga, nous ne connaissons Moscou que par ouï-dire et nous n'y sommes jamais venus.

—Reste alors quelque temps avec nous, dit Ivan avec bienveillance, j'ordonnerai qu'on ait soin de toi. Quant à la missive d'Iermak, nous en avons pris lecture et nous avons déjà prescrit au prince Bolkhovski et à Ivan Gloukhof d'aller à votre aide avec 500 Streltzi…

—Nous te sommes bien reconnaissants, dit Koltzo en saluant profondément, seulement ce chiffre sera-t-il suffisant?

Ivan s'étonna de la hardiesse de Koltzo.—Tu es bien vif, lui répondit-il sévèrement. Ne voudrais-tu pas que je coure en personne à votre secours? Tu t'imagines donc que je n'ai pas d'autre occupation que votre Sibérie? J'ai besoin de mes hommes pour combattre les Tatars et les Lithuaniens. Contente-toi de ce que je te donne et arrête ce que tu pourras trouver sur ton chemin. Il y a passablement de gens sans aveu en Russie. Au lieu de passer leur temps à ne rien faire, ne vaut-il pas mieux qu'ils aillent occuper les nouvelles terres? J'ai aussi écrit à l'archevêque de Vologda de vous envoyer dix popes pour dire la messe et remplir tous les devoirs religieux.

—Nous en sommes bien reconnaissants à ta Majesté, répondit Koltzo en s'inclinant de nouveau, mais tu nous obligerais en nous donnant, outre des popes, des armes et surtout de la poudre.

—Vous n'en manquerez pas, sois tranquille. Bolkhovski a déjà un oukase de moi à ce sujet.

—Nous avons aussi pas mal usé nos vêtements, continua Koltzo avec un sourire insinuant et en remuant les épaules.