Maintenant, comment Hélène paraîtra-t-elle devant Morozof? Il devinera son trouble en voyant son regard. Et ce n'est pas un homme à lui pardonner; ce n'est pas la vie qui est chère au boyard, c'est son honneur. Il se tuera, le vieillard, il tuera sa femme, il tuera Nikita.
CHAPITRE VI
LA RÉCEPTION.
Morozof avait connu le prince lorsqu'il était encore enfant, mais ils s'étaient depuis longtemps perdus de vue. Quand Sérébrany partit pour la Lithuanie, le boyard commandait dans une contrée lointaine; ils ne s'étaient pas revus depuis au moins dix ans, cependant Droujina avait peu changé, il était vigoureux comme par le passé, et le prince, du premier coup d'œil, l'eût reconnu partout, car le vieux boyard appartenait à cette catégorie de gens dont la personnalité se grave profondément dans la mémoire. Sa haute taille et sa corpulence attiraient déjà l'attention. Il avait la tête entière de plus que Sérébrany. Ses cheveux autrefois d'un blond foncé mais presque tous blancs actuellement, tombaient en désordre sur son front sévère, sillonné par plusieurs balafres. Une barbe touffue, entièrement blanche, lui couvrait la moitié de la poitrine. Sous ses sourcils épais et sombres brillait un regard perçant et autour de sa bouche se jouait un bon sourire, qui faisait dire qu'il avait le cœur sur les lèvres. Dans son accueil, dans sa noble démarche, il y avait quelque chose de léonin, une sorte de gravité, de calme dignité et de confiance en soi-même. En le regardant chacun eût dit: heureux celui qui possède l'amitié d'un tel homme! et la réflexion eût fait ajouter: malheur à celui dont il est l'ennemi! Effectivement, en examinant avec attention les traits de Morozof, il était facile de deviner que ce tranquille visage pouvait, au moment de la colère, devenir terrible. Mais le sourire ouvert et aimable, l'expression de franche bonté effaçaient promptement cette impression.
—Salut, prince, salut, mon cher hôte! soyez le bienvenu! dit Morozof en introduisant le prince dans une grande salle boisée au milieu de laquelle on voyait un poêle recouvert de carreaux de fayence et entouré de longs bois de chêne. Une multitude d'armes précieuses étaient suspendues aux murs: des vases d'or et d'argent avaient été élégamment disposés sur des étagères.
—Bonjour, prince, bonjour! Dieu soit loué de m'avoir envoyé un pareil hôte! je me rappelle bien de toi, Nikita, tout jeune, tu étais déjà un vaillant garçon. Quand tu jouais avec les autres enfants dans le jardin de la ville, la victoire était toujours de ton côté; quand ton jeune sang s'échauffait, tu devenais mauvais comme un ourson, pardonne-moi le mot, Nikita! tu commençais à frapper à droite, à gauche. Mais l'enfant est devenu un homme ferme. J'ai entendu parler de tes actions dans la terre de Lithuanie; tu les as battus, les ennemis, comme tu battais autrefois tes camarades.
Et Morozof souriait gaiement, son visage de lion brillait de cordialité.
—Et te rappelles-tu, Nikita, continua-t-il en plaçant une main sur l'épaule du prince, comme tu ne pouvais souffrir aucune tromperie dans les jeux?—Je veux bien lutter avec qui voudra, ou me battre à coups de poing, mais je ne permettrai ni contre moi ni contre un autre aucune espèce de ruse.
Le prince n'était pas à son aise en présence de Morozof.
—Boyard, dit-il, voici une missive de la part du prince Pronski.
—Merci, prince. Je la lirai plus tard; nous avons le temps; maintenant, que je m'occupe de toi! Mais où est Hélène? holà! quelqu'un! dites à ma femme qu'il nous est arrivé un hôte bien-aimé, le prince Nikita Sérébrany, et qu'elle vienne lui faire honneur.