Hélène entra lentement et sans bruit avec un plateau dans les mains. Sur le plateau il y avait des verres avec différentes sortes de vins. Elle s'inclina profondément devant Sérébrany, comme si elle le voyait pour la première fois; elle était pâle comme la mort.
—Prince, dit Morozof, voilà la maîtresse de maison, Hélène Dmitriévna, donne-lui ton amitié. Nous sommes presque parents: Nikita, son père et moi nous étions comme deux frères, ainsi ma femme ne peut être pour toi une étrangère. A ta santé! Hélène, offre au boyard. Mange, prince, ne méprise pas le pain et le sel d'un ami. Tout ce que nous avons est à ta disposition. Voilà du Romanée et voici du vin de Hongrie, voilà de l'hydromel framboisé que ma femme a préparé de ses propres mains.
Morozof s'inclina profondément.
Le prince répondit avec deux saluts et vida son gobelet. Hélène n'avait pas levé les yeux sur Sérébrany, ses longs cils étaient baissés. Elle tremblait et les verres sur le plateau se choquaient entre eux.
—Qu'as-tu, Hélène? dit tout à coup Morozof. Serais-tu malade? ton visage est blanc comme neige, ma chérie, ajouta-t-il tout bas, Viarsemski aurait-il encore passé? C'est cela, le maudit est encore venu du côté du jardin! N'aie pas de chagrin, Hélène, ce n'est pas de ta faute, ne sors plus sans moi; et console-toi, mon enfant, tâche de sourire, sois gaie, sinon notre hôte remarquera ton trouble.
—Pardon, Nikita, pardon, je m'occupais de toi, je disais à ma femme qu'elle te fît préparer un repas, le plus tôt possible; tu n'as pas dîné, prince?
—Je te remercie, boyard, j'ai dîné.
—Cela ne fait rien, Nikita, tu dîneras encore une fois. Va, Hélène, dépêche-toi, et toi, boyard, accepte ce que Dieu nous a envoyé, et n'offense pas un vieillard en disgrâce; j'ai bien assez de chagrins sans cela!
Morozof lui montra ses longs cheveux.
—Je vois, boyard, je vois et je ne puis en croire mes yeux. Toi, en disgrâce! Pourquoi? Pardonne à ma surprise une question indiscrète.