Morozof soupira.
—C'est que je conserve les anciennes coutumes, j'ai soin de mon honneur et je ne m'incline pas devant les parvenus.
En disant ces mots, son visage s'assombrit et ses yeux prirent une expression sévère. Il raconta sa querelle avec Godounof et se plaignit amèrement de l'injustice du Tzar.
—Il y a beaucoup de changement à Moscou, prince, depuis que le Tzar a établi en Russie l'opritchna.
—Qu'est-ce donc que cette opritchna, boyard? J'ai rencontré des opritchniks, mais je n'y ai rien compris.
—Il est évident que Dieu s'est courroucé contre nous, Nikita; il a obscurci les yeux du Tzar. Depuis l'époque où des calomniateurs réussirent à perdre dans son esprit Silvestre et Adachef, depuis que ceux-ci furent chassés de sa présence, nos jours heureux sont passés. Tout à coup Ivan Vasiliévitch a commencé à nous soupçonner, nous, ses plus fidèles serviteurs. Il a commencé à parler de trahison, de complots, de choses qui n'étaient dans la pensée de personne. Les hommes nouveaux se réjouirent et murmurèrent des accusations contre les boyards, les uns par haine, les autres pour gagner sa faveur; et à tous il prêta l'oreille. Si quelqu'un avait une vengeance, il allait dénoncer son ennemi, en l'accusant d'avoir parlé contre le Tzar, et, pour arriver à leurs fins, les maudits! sans crainte de la colère divine, ils juraient sur la croix et forgeaient des lettres fausses; beaucoup de personnes innocentes furent plongées dans les cachots, Nikita, et subirent la torture. Autrefois, quand quelqu'un dénonçait, il devait lui-même fournir la preuve; maintenant, il n'en est plus ainsi: sur la première dénonciation venue, quelqu'invraisemblable qu'elle soit, on nous arrête. Les temps sont difficiles, Nikita! jamais une pareille terreur n'a régné à aucune époque; après les arrestations sont venues les exécutions, et quels sont ceux qui ont été mis à mort!… Mais tu as sans doute déjà appris tout cela.
—J'en ai entendu parler, boyard, mais vaguement. Les nouvelles n'arrivent pas vite en Lithuanie. Cependant le Tzar a le droit de frapper les méchants.
—Qui dit le contraire? C'est pour cela qu'il est Tzar, pour punir et pour récompenser. Mais ce ne sont pas les méchants qu'il frappe, ce sont ses meilleurs et ses plus fidèles serviteurs. Le grand Okolnitchi, Adachef (le frère d'Alexis) avec son fils encore enfant; les trois Satine; Ivan Chichkin, sa femme et ses enfants; et beaucoup d'autres innocents.
L'indignation se peignit sur le visage de Sérébrany.
—Boyard, ce n'est pas le Tzar qu'il faut accuser de tout cela, mais ses conseillers.