—Oh! prince, en parler est amer, y penser est terrible. Ce n'est pas seulement sur les dénonciations de ses conseillers que le Tzar a versé le sang innocent. Voilà, par exemple, Basmanof, le nouveau grand échanson, un jour le prince Obolenski lui dit une parole dure. Que fit le Tzar? après le dîner, de sa propre main, il enfonça un couteau dans le cœur du prince.

—Boyard! s'écria Sérébrany en se levant d'un bond, si tout autre que toi eût dit cela, je l'aurais appelé calomniateur, j'aurais moi-même porté la main sur lui.

—Prince, je suis bien vieux pour calomnier, et qui encore? mon souverain!

—Pardon, boyard, mais comment expliquer un pareil changement? le Tzar a été circonvenu.

—Peut-être, prince. Cependant, assieds-toi, écoute encore. Une autre fois, Ivan Vasiliévitch, après s'être enivré, se mit (et la pensée en est horrible), à danser avec ses mignons, le visage recouvert d'un masque. Le boyard prince Michel Repnin se trouvait là. Il pleurait de honte. Le Tzar lui donna l'ordre de se masquer aussi. Non, dit Repnin, je ne le ferai pas, je ne déshonorerai pas ma dignité de boyard; et il foula aux pieds le masque qu'on lui avait apporté. Cinq jours après, il était assassiné par ordre du Tzar dans la maison de Dieu.

—Boyard! Dieu veut donc nous punir?

—Que sa sainte volonté soit faite! prince, mais écoute encore. Les exécutions ne discontinuaient pas; chaque jour, le sang coulait sur les places publiques, dans les prisons, dans les monastères; chaque jour, on arrêtait les vassaux des boyards et on les mettait à la torture. Beaucoup succombèrent dans les souffrances, s'avouèrent coupables et accusèrent leurs maîtres. Ceux qui, pour sauver leur âme des peines de l'enfer, justifiaient les boyards, ceux-là étaient livrés au bourreau. Beaucoup endurèrent la souffrance pour la vérité; beaucoup gagnèrent la couronne du martyre. Nikita Sérébrany! parfois on eût dit que le Tzar allait revenir à lui; alors il se repentait, il pleurait et s'appelait lui-même un meurtrier et un buveur de sang. Il envoyait des présents aux monastères et ordonnait des services pour ceux qu'il avait fait mourir. Mais le repentir d'Ivan Vasiliévitch ne durait pas. Un jour, qu'imagina-t-il? écoute, prince. En m'éveillant, je vois une grande agitation, le peuple se répandait dans les rues, les uns couraient au Kremlin, les autres en arrivaient. Tous criaient: «Le Tzar s'en va!» J'eus froid au cœur. Je m'habille et monte à cheval; de tous côtés les boyards accourent vers le Kremlin, qui à cheval, qui à pied, comme le premier venu, oubliant, dans sa précipitation, le soin de sa dignité. Nous arrivons à la porte; des soldats sortaient, écartant la foule; derrière les soldats un traîneau où sont assis le Tzar, la Tzarine et le Tzarévitch, après le traîneau impérial une multitude d'autres, chargés de bagages, de trésors et de mobilier. Nous voulûmes nous élancer vers Ivan, mais les soldats nous arrêtèrent: le Tzar a défendu de vous laisser approcher. Et l'immense convoi s'étendit sur le bord de la Moskva et disparut dans les faubourgs.

Nous retournâmes dans nos demeures et nous attendîmes. Peut-être le Tzar réfléchirait-il et reviendrait-il. Une semaine s'écoule, le métropolite reçoit une lettre; le Tzar lui écrit: «Je suis profondément affligé dans mon cœur, mais ne voulant pas supporter plus longtemps toutes vos trahisons, j'abandonne mon royaume et je vais suivre la route que Dieu m'enseignera!» Dès que cette nouvelle se répandit, les lamentations remplirent Moscou. Le Tzar nous abandonne! Qui maintenant nous gouvernera?—Pourquoi ne pas l'avouer, Ivan Vasiliévitch était terrible, mais Dieu lui-même nous l'a envoyé et c'est par sa volonté divine qu'il nous châtie afin de nous purifier de nos péchés. Nous nous réunîmes en assemblée et nous résolûmes d'aller tous offrir nos têtes au souverain et pleurer à ses pieds. Nous apprîmes que le Tzar s'était arrêté dans la Sloboda[10] d'Alexandra et que cette Sloboda était à environ quatre-vingts verstes de Moscou. Après avoir prié Dieu, nous partîmes. Quand nous aperçûmes de loin la Sloboda; nous fîmes halte, et de nouveau nous nous mîmes en prières: l'angoisse était terrible, non dans l'incertitude du sort qui nous attendait, mais nous craignions que le Tzar ne nous admît pas en sa présence. Cependant rien ne survint. Le Tzar nous reçut. Quand nous entrâmes, le croirais-tu, boyard? nous ne reconnûmes pas Ivan Vasiliévitch. Ce n'était plus son visage; ses cheveux, sa barbe avaient disparu. Qu'était-il donc arrivé? était-ce le Tzar ou n'était-ce pas lui? Il parla longtemps, nous énumérant les trahisons imaginaires qu'il avait à nous reprocher et termina en disant: je ne reprendrai le gouvernement de mon empire qu'à la demande de mes évêques et encore à une condition. Puis il nous congédia du geste, et se retira.

[10] Grand bourg.

—Et quelle fut cette condition? demanda Sérébrany.