—Tu le verras, prince; prends patience: trois semaines plus tard, Ivan Vasiliévitch revint. Ce fut une grande joie dans Moscou, une joie si grande que celle du jour de la résurrection du Christ peut seule lui être comparée. Bientôt il convoqua en assemblée nous et le clergé, et quand nous fûmes réunis il parla ainsi: «Je ne reprendrai le pouvoir que pour châtier mes ennemis, mettre au ban tous les traîtres, et confisquer leurs biens. Le métropolite et les boyards ne m'adresseront aucune remontrance importune. J'aurai une garde à laquelle je donnerai différentes villes et domaines et à Moscou même plusieurs rues. Ces villes et ces rues je les appellerai Opritchna; tout le reste de l'empire sera désigné sous le nom de Zemchina. Ni les boyards, ni le métropolite, ni aucun pouvoir de l'État n'auront droit d'intervenir dans les affaires de ma garde. A cette condition, ajouta-t-il, je reprends mon sceptre. Et à partir de ce jour, il choisit des hommes nouveaux, tous de basse extraction, auxquels il faisait jurer sur la croix de n'avoir aucun lien avec les boyards. Il leur donna tous les domaines, toutes les maisons qu'il avait réclamés pour sa garde et en chassa les anciens possesseurs, au nombre de plus de vingt mille, comme un vil troupeau. Même quand on voit ces choses, on a peine à y croire, Nikita. La sainte Russie est maintenant parcourue par ces hordes diaboliques et sanguinaires. Ils ont leurs insignes: un balai et une tête de chien; ils foulent aux pieds la vertu; ils balaient non la trahison, mais l'honneur; ils mordent non les ennemis du Tzar mais ses meilleurs serviteurs; et pour eux il n'y a ni juges ni châtiments.

—Et pourquoi avez-vous accepté cette condition? demanda Sérébrany.

—Comment, prince? Refuser au Tzar! Ne vient-il pas de Dieu?

—Certainement, de Dieu. Mais puisqu'au lieu d'ordonner lui-même, il demandait, pourquoi ne pas lui dire que vous ne vouliez pas de l'Opritchna?

—Et s'il était reparti, que serait-il arrivé? pouvions-nous rester sans Tzar? et le peuple, qu'aurait-il dit?

Sérébrany réfléchit un moment.

—Oui, dit-il enfin, on ne pouvait rester sans souverain. Mais maintenant, qu'attendez-vous? Pourquoi ne pas lui dire que l'Opritchna opprime le pays? Pourquoi, voyant ce qui se passe, restez-vous silencieux?

—Moi, prince, je ne me tais pas, répondit avec dignité Morozof.—Jamais je n'ai caché mes pensées; c'est pour cela qu'aujourd'hui je suis en disgrâce. Que le Tzar m'appelle, et j'oserai lui parler, mais il ne m'appellera pas. Maintenant personne des nôtres ne l'approche. Regarde par qui il est entouré. Combien d'anciens noms a-t-il autour de lui? Pas un seul. Tous, de misérables aventuriers dont les pères n'auraient pas été acceptés comme vassaux par les nôtres. Prends n'importe lesquels: les Basmanof père et fils! je ne connais rien de plus abject; Maliouta Skouratof! moitié boucher, moitié bête fauve, éternellement dans le sang; Vaska Griazny! aucune action honteuse ne l'arrête; Boris Godounof! il a vendu son père et sa mère, il vendra ses enfants, s'il est nécessaire, pour arriver plus haut; le sourire sur les lèvres, il t'enfoncera le couteau dans la gorge. Un seul est de haute lignée, le prince Athanase Viazemski; il s'est déshonoré et nous avec lui, le misérable! Mais laissons-le.

Morozof fit un geste et resta silencieux, d'autres pensées l'occupèrent. Sérébrany, de son côté, s'abandonna à ses réflexions: il pensait à l'étrange changement qui s'était accompli dans le Tzar, et oubliait momentanément les circonstances dans lesquelles le hasard l'avait placé à l'égard de Morozof. Pendant ce temps, les serviteurs avaient mis le couvert.

Droujina Morozof força son hôte, malgré toutes ses excuses, à goûter d'une multitude de plats: des mets froids de diverses sortes, des rôtis, des ragoûts, des pâtés de poisson et du porc au vinaigre. Quand les vins arrivèrent, Morozof versa au prince et se versa à lui-même une coupe de Malvoisie, se leva et rejetant en arrière sa chevelure de banni, il dit en élevant sa coupe: A la santé de notre souverain, du Tzar Ivan Vasiliévitch!