—Que Dieu l'éclaire! qu'il lui ouvre les yeux! répondit Sérébrany, après avoir vidé la sienne, et tous deux se signèrent.

Hélène n'avait pas paru lorsqu'ils étaient à table; elle était également absente pendant le récit du boyard.

Morozof raconta encore beaucoup d'autres choses concernant les affaires de la patrie, l'incursion des peuplades de Crimée dans la province de Rézan, il interrogea Sérébrany sur la guerre de Lithuanie et jugea sévèrement la fuite de Kourbski auprès du roi. Le prince répondait à toutes ses questions et finit par raconter son aventure avec les opritchniks dans le village de Medvedevka, comment il les avait rencontrés à Moscou, et l'intervention de l'idiot, sans toutefois pouvoir se résoudre à répéter les paroles mystérieuses de ce dernier.

Morozof l'écoutait avec une attention profonde.

—Tout cela est malheureux, prince, dit-il en passant la main sur son front sévère, très-malheureux. Qu'ils fussent occupés à piller ce village, il n'y a là rien d'extraordinaire: ce village est à moi: toutes les propriétés d'un boyard mis au ban sont à leur discrétion, ce qu'ils peuvent prendre ils s'en emparent, ce qu'ils ne peuvent emporter ils le brûlent, les troupeaux ils les égorgent; c'est maintenant leur usage. Quant à cet insensé, je le connais, c'est en effet un homme de Dieu. Tu n'es pas le seul qu'il ait appelé par son nom en le rencontrant pour la première fois, on dirait qu'il voit dans le cœur humain. Le Tzar même le craint. Combien de fois ne lui a-t-il pas fait des reproches sanglants! s'il y avait eu un plus grand nombre d'hommes comme lui, cette opritchna n'aurait pas existé.

Dis-moi, prince, continua Morozof, quand as-tu l'intention d'aller saluer le Tzar?

—Demain matin au lever de Sa Majesté.

—Que dis-tu, prince? Il est maintenant déjà nuit et tu as près de cent verstes à faire.

—Comment! le Tzar n'est donc plus au Kremlin?

—Non, prince, il n'est pas au Kremlin. Nous avons irrité le ciel, et notre souverain nous a abandonnés. Il est retourné à la Sloboda d'Alexandra où il réside avec ses favoris.