Sérébrany frissonna. Il n'avait pu croire aux récits des cruautés d'Ivan; maintenant il avait lui-même été témoin de ses effroyables vengeances.
Un sort semblable m'attend peut-être, pensait-il. Cependant on emportait le vieillard et le repas continua comme si rien n'était arrivé. Les psaltérions résonnaient, les cloches bourdonnaient, les courtisans parlaient à haute voix et riaient à gorge déployée. Les serviteurs, jusqu'ici en livrée de velours, parurent maintenant en dolmans de brocart. Ce changement de tenue était un des luxes des festins du Tzar. Ils placèrent d'abord sur les tables diverses gelées, puis des grues posées sur des herbes aromatiques, des coqs en saumure avec du gingembre, des poules désossées et des canards aux concombres. Ensuite ils apportèrent diverses soupes au pain et trois sortes de soupes au poisson: bouillon blanc, bouillon noir et bouillon safrané. Après les soupes, on servit des gelinottes aux prunes, des oies au millet et des coqs de bruyère au safran.
Il y eut alors un temps d'arrêt dans le repas, pendant lequel on servit aux convives du miel, des confitures, et comme vins: de l'Alicante, du Bastre et du Malvoisie.
Les conversations étaient bruyantes, les éclats de rire retentissaient fréquemment, les têtes s'échauffaient. En examinant les figures des Opritchniks, Sérébrany aperçut, à une table écartée, le jeune homme qui, quelques heures auparavant, l'avait sauvé des étreintes de l'ours. Le prince interrogea ses voisins à son sujet, mais aucun des boyards ne le connaissait. Le jeune Opritchnik, le coude appuyé sur la table et la tête dans sa main, avait un air songeur et ne partageait pas la gaieté générale. Sérébrany allait questionner un des serviteurs qui passait, lorsque tout à coup il entendit derrière lui:
—Nikita, lève-toi! Sa Majesté te fait l'honneur de t'envoyer cette coupe.
Sérébrany frissonna; Théodore Basmanof, avec un sourire railleur, lui offrait une coupe.
Sans balancer une minute, le prince salua le Tzar et vida la coupe jusqu'à la dernière goutte. Tout le monde le regardait avec curiosité, lui-même attendait une mort inévitable et s'étonnait de ne point ressentir les effets du poison. Au lieu de froid et de tremblement, une chaleur bienfaisante parcourut ses veines et chassa de son visage la pâleur involontaire. La liqueur envoyée par le Tzar était un vieux et excellent Bastre. Le prince comprit alors clairement, ou que Ivan lui pardonnait sa faute, ou qu'il ne savait encore rien de l'injure faite à l'Opritchna.
Il y avait déjà plus de quatre heures que durait le festin et pourtant il n'était encore qu'à moitié. Ce jour-là les cuisiniers du Tzar s'étaient distingués. Jamais leur soupe au limon, leurs rognons à la broche, leurs goujons au mourlon, n'avaient aussi bien réussi. Ce qui surtout provoqua l'admiration générale, ce furent d'immenses poissons pêchés dans la mer Blanche et envoyés du monastère de Solovetz. On les avait transportés vivants dans de grands tonneaux; le voyage avait duré plusieurs semaines. Ces poissons pouvaient difficilement tenir sur des plateaux d'or et d'argent, que plusieurs hommes avaient peine à porter. L'art ingénieux des cuisiniers apparaissait ici dans tout son éclat. Les esturgeons étaient coupés et arrangés de telle sorte qu'ils représentaient des coqs, les ailes déployées, ou des serpents volants, la gueule ouverte. Les lièvres au vermicelle furent trouvés excellents, et les convives, quelque chargé déjà que fût leur estomac, ne laissaient passer ni les cailles avec une sauce à l'ail, ni les alouettes à l'oignon et au safran. Mais à un signe des maîtres-d'hôtel, on enleva le sel, le poivre, les saucières et tous les mets déjà servis. Les serviteurs sortirent deux à deux et reparurent dans une nouvelle tenue. Ils avaient remplacé leurs dolmans de brocart par des polonaises d'été en velours blanc, brodées d'argent et bordées de martre. Ce vêtement était encore plus riche et plus beau que les deux précédents. Revêtus de ce costume, ils transportèrent dans la salle un kremlin en sucre, pesant cinq pouds, et le placèrent sur la table du Tzar. Ce kremlin était orné avec beaucoup d'art. Les créneaux et les tours, les cavaliers et les piétons étaient très-bien rendus. Des kremlins semblables, mais moindres de trois pouds, furent placés sur les autres tables. Après les kremlins vinrent une centaine d'arbres dorés et coloriés, qui portaient, au lieu de fruits, des dragées, des pains d'épices et des petits pâtés sucrés. En même temps on servait des lions, des aigles et toutes sortes d'animaux en sucre fondu. Entre les kremlins et les autres pièces, s'élevaient des pyramides de pommes, de fraises et de noix du Volga. Mais personne ne toucha aux fruits; tous étaient rassasiés. Quelques-uns buvaient encore du Romanée, plutôt par habitude que par goût, d'autres sommeillaient, les coudes appuyés sur la table; beaucoup étaient couchés par terre, tous sans exception avaient ôté leurs ceintures et déboutonné leurs caftans. Le caractère de chacun était nettement à découvert.
Le Tzar n'avait presque pas mangé. Pendant la durée du repas, il avait beaucoup discuté, plaisanté avec ceux qui l'avoisinaient. Son visage conservait une expression bienveillante. Ou pouvait en dire autant de celui de Godounof. Boris avait goûté à tous les bons plats et ne s'était pas épargné les gobelets de vin fort; il était gai, amusait le Tzar et ses favoris par sa conversation spirituelle, mais on voyait qu'il se possédait parfaitement. Ses traits avaient la même expression en ce moment qu'au commencement du repas: un mélange de pénétration, d'humilité feinte et de confiance en soi-même. Après avoir embrassé d'un regard rapide la foule des courtisans ivres et endormis, Godounof sourit imperceptiblement et son visage exprima un instant le mépris.
Si le Tzarévitch avait peu mangé, il avait beaucoup bu; il restait silencieux et écoutait. Tout à coup, il interrompait celui qui avait la parole par une plaisanterie déplacée et offensante. C'était surtout Maliouta Skouratof qu'il prenait à partie, quoique celui-ci ne parût nullement goûter la plaisanterie. Son aspect inspirait l'effroi aux plus fermes. Son front était bas et comprimé, ses cheveux descendaient presque jusqu'aux sourcils. Les pommettes de ses joues et ses mâchoires, au contraire, étaient extrêmement développées, le crâne, étroit par devant, devenait, sans aucune gradation, énorme vers la nuque, et derrière les oreilles il y avait de telles protubérances que celles-ci disparaissaient. Ses yeux d'une couleur indécise, ne fixaient jamais directement quelqu'un, mais celui qui par hasard rencontrait leur regard terne en avait le frisson. Il semblait qu'aucun sentiment généreux, aucune pensée sortant du cercle des instincts animaux ne pouvait pénétrer dans cette étroite cervelle, couverte d'un crâne épais et de ces cheveux touffus pareils à des soies de sanglier. Dans l'expression de ce visage il y avait quelque chose d'inflexible et de désespéré. En regardant Maliouta, on sentait que tout effort pour chercher en lui un sentiment humain serait superflu. Et, en effet il s'était isolé moralement de tout le monde, il vivait à part, n'avait aucun ami, évitait toute relation affectueuse. Il avait cessé d'être un homme et s'était fait le chien du Tzar, prêt à déchirer sans aucun examen celui sur lequel Ivan le lançait.