Le seul côté par lequel Maliouta se rattachait à l'humanité, était son amour pour son jeune fils, Maxime Skouratof; et encore c'était là un amour de bête fauve, un amour inconscient, quoiqu'il pût atteindre jusqu'à l'abnégation. Cet amour doublait l'ambition de Maliouta. D'une extraction basse, l'envie le dévorait. L'éclat et la grandeur qui régnaient autour de lui, il les voulait sinon pour lui, du moins pour son fils et sa postérité. La pensée que Maxime, qu'il chérissait d'autant plus qu'il était son seul enfant, serait toujours aux yeux de la foule au-dessous de ces orgueilleux boyards, que lui Maliouta mettait à mort par douzaine, cette pensée le rendait fou. Il s'efforçait d'obtenir par l'or des distinctions auxquelles sa naissance ne lui permettait pas d'atteindre, et se livrait au meurtre avec une double volupté. Il se vengeait des orgueilleux boyards, s'enrichissait de leurs dépouilles et, s'élevant dans la faveur du Tzar, il pensait élever ainsi son fils bien-aimé. Cependant, indépendamment de ces calculs, le sang pour lui était un besoin et une jouissance. Beaucoup de personnes furent étranglées de ses propres mains et les légendes racontent que souvent, après les exécutions, il dépeçait les cadavres à coups de hache, de sa propre main, et en jetait les morceaux aux chiens. Pour achever le portrait de cet homme, il faut ajouter que, malgré son intelligence bornée, de même que les animaux carnassiers, il était extrêmement rusé, que dans les combats il se faisait remarquer par un courage extraordinaire, qu'il était soupçonneux comme tout misérable arrivé à un honneur immérité, enfin que personne ne savait se souvenir d'une offense comme Maliouta Skouratof-Bielski.
Tel était l'homme aux dépens duquel le Tzarévitch riait si imprudemment.
Une circonstance particulière donna beau jeu aux plaisanteries du Tzarévitch. Maliouta, tourmenté par l'envie et la vanité, avait depuis longtemps sollicité le bonnet de boyard; mais le Tzar, respectant quelquefois les usages, n'avait pas voulu abaisser la plus haute dignité de l'empire dans la personne de son favori de bas étage et avait laissé le solliciteur sans réponse. Skouratof avait rappelé sa demande au souvenir d'Ivan. Ce jour même, au moment où le Tzar sortait de sa chambre à coucher, il avait de nouveau exposé tous ses services et réclamé sa récompense. Ivan, après l'avoir écouté avec patience, s'était mis à rire et l'avait appelé chien. Le Tzarévitch faisait allusion à cet incident. S'il eût mieux connu Skouratof, il n'eût pas agi ainsi, l'imprudent!
Maliouta resta silencieux, mais il pâlit. Le Tzar remarqua avec déplaisir les rapports désagréables de son fils avec Skouratof. Afin de détourner la conversation, il s'adressa à Viazemski.—Athanase, dit-il d'un ton moitié plaisant, moitié sympathique, seras-tu encore longtemps dans le chagrin? Je ne reconnais plus mon bon Opritchnik, tant la passion l'a complétement changé.
—Viazemski n'est pas un Opritchnik, remarqua le Tzarévitch. Il soupire comme une jeune beauté. Tu devrais, mon seigneur et père, lui faire revêtir un sarafan et, rasé comme Théodore Basmanof, lui ordonner de chanter. Un luth lui conviendrait mieux qu'un sabre.
—Tzarévitch! s'écria Viazemski, si tu avais cinq années de plus et si tu n'étais pas le fils du Tzar, pour venger cette injure, je t'appellerais sur la place de Troitza à Moscou et Dieu lui-même déciderait qui des deux doit porter le sabre ou jouer du luth.
—Athanase! dit sévèrement le Tzar, n'oublie pas devant qui tu parles.
—Tzar Ivan Vasiliévitch, répondit audacieusement Viazemski, si je suis coupable, fais tomber ma tête, mais je ne permettrai pas au Tsarévitch de m'insulter.
—Non, dit d'une voix plus douce Ivan Vasiliévitch qui, à cause de sa jeunesse, tolérait les sorties de Viazemski, il encore trop tôt de couper la tête d'Athanase; qu'il continue à servir son souverain. Écoute plutôt le conte que m'a raconté la nuit passée l'aveugle Filka: «Dans Rostof la célèbre, dans cette ville superbe, vivait un bon jeune homme, Alexis Popovitch. Il aimait plus que la vie une jeune princesse dont je ne me rappelle pas le nom. Mais la princesse était mariée au vieux Tougarin Zmiévitch et, quoi que fît Alexis, il ne recevait que des refus.—Je ne t'aime pas, bon jeune homme; je n'aime que mon mari mon cher vieux Zmiévitch.—Bon, dit Alexis, tu m'aimeras aussi, ma colombe!—Il prit avec lui douze bons serviteurs, s'introduisit dans la demeure de Zmiévitch et enleva la jeune femme.—Je vois, bon jeune homme, que tu sais aimer, dit la princesse; tu as su m'obtenir par la force, et pour cela, je t'aime plus que la vie, plus que le jour, plus que mon vieux mari Zmiévitch!»
—Eh bien! Athanase, ajouta le Tzar en regardant fixement Viazemski, comment trouves-tu le conte de l'aveugle Filka?