Les convives se dispersèrent. Chacun retourna à son logis, emportant avec soi, les uns l'épouvante, les autres la tristesse, qui la haine, qui l'espoir, qui simplement un violent mal de tête. La Sloboda s'ensevelit dans l'obscurité, puis la lune se leva lentement au dessus des bois. Terrible était l'aspect du sombre palais, avec ses dômes et ses tourelles. De loin on eût dit un monstre ramassé sur lui-même et prêt à bondir. Une seule fenêtre éclairée semblait son œil. C'était celle de la chambre à coucher du Tzar qui y priait avec ferveur.
Il priait pour le repos de la sainte Russie, et demandait à Dieu de terrasser la trahison et la révolte afin qu'il pût terminer l'œuvre de ses sueurs, courber les forts au niveau des faibles pour qu'il n'y eût sur la terre russe que des hommes égaux et que lui s'élevât au dessus d'eux comme un chêne au milieu d'un champ labouré.
Le Tzar prie, il incline son front jusqu'à terre. Les étoiles le regardent par la fenêtre grillée; elles sont brillantes, puis pâlissent, pâlissent comme si elles pensaient: ah! tzar Ivan Vasiliévitch, tu as entrepris une œuvre impossible, tu l'as entreprise sans nous interroger; les épis ne sont pas tous de la même taille; tu n'égaleras pas les montagnes avec les collines: sur la terre il y aura toujours des boyards.
CHAPITRE X
LE PÈRE ET LE FILS.
Il faisait déjà nuit quand Maliouta, après l'interrogatoire des Kolichef, parents et amis du métropolite destitué, sortit de la prison. Semblables à des montagnes noires, de gros nuages s'élevaient au dessus de la Sloboda et menaçaient d'un orage. Tous dormaient dans la maison de Maliouta. Maxime seul était encore debout. Il sortit à la rencontre de son père.
—Père, dit Maxime, je t'attendais; j'ai à te parler.
—De quoi? demanda Maliouta. Et involontairement il détourna les yeux: Grégoire Skouratof ne tremblait jamais devant l'ennemi, mais en présence de Maxime il était mal à l'aise.
—Je pars demain, continua Maxime, adieu, père.
—Où vas-tu? demanda Maliouta, et cette fois il dirigea son regard terne sur Maxime.
—Je vais à l'aventure; la terre est grande, il y a de la place pour tout le monde.