—Comment, as-tu perdu la raison? qu'as-tu fait aujourd'hui au banquet? comment as-tu osé contredire le Tzar? ignores-tu ce qu'il est et qui tu es?
—Je le sais, père; je sais qu'il m'a dit merci, mais je ne puis plus rester ici.
—Tu es fou! mais d'où te vient cette idée? qu'as-tu donc aujourd'hui? Pourquoi veux-tu t'en aller quand le Tzar t'a élevé au rang de capitaine? Pourquoi juste en ce moment?
—Il y a longtemps que je suis malheureux au milieu de vous, tu le sais bien, père; mais je n'avais pas confiance en moi; depuis mon enfance j'avais entendu toujours dire que la volonté du Tzar était celle de Dieu, qu'aucun péché ne surpassait celui de penser autrement que le Tzar. Le père Levski et tous les popes de la Sloboda me faisaient un grand crime de ne pas avoir les mêmes idées que vous. Malgré moi, le doute était entré dans mon esprit: avais-je seul raison contre vous tous? et cependant je ne pensais toujours qu'à partir. Mais aujourd'hui, continua Maxime, et son visage s'anima tout à coup, aujourd'hui j'ai compris que j'avais raison. Lorsque j'ai entendu le prince Sérébrany, quand j'ai appris qu'il avait attaqué et battu ton détachement d'étrangleurs et quand j'ai vu qu'il ne se cachait pas de sa juste action devant le Tzar, mais qu'au contraire, il allait comme un martyr à la mort sans murmure, mon cœur a battu pour lui comme il n'avait jamais battu pour personne jusqu'ici; le doute a quitté ma pensée et j'ai vu clair comme le jour que la justice n'est pas de votre côté.
—Ainsi c'est lui qui t'a tourné la tête! s'écria Maliouta, déjà furieux contre Sérébrany; qu'il ne me tombe jamais dans les mains! je le ferai mourir à petit feu, le chien!
—Dieu le préservera de tes mains, dit Maxime en faisant le signe de la croix; il ne permettra pas qu'elles fassent périr tout ce qu'il y a de bon en Russie. Oui, poursuivit en s'animant le fils de Maliouta, à peine ai-je vu Nikita Sérébrany, que j'ai senti le désir de le suivre et de le servir, et je voulais lui en faire la demande, mais j'ai eu honte: mes yeux n'oseront jamais se lever vers les siens tant que je porterai cet habit.
Maliouta écoutait et deux sentiments contraires se combattaient en lui: il aurait voulu battre Maxime, le fouler aux pieds et par ses menaces l'obliger à obéir, mais un respect involontaire enchaînait sa méchanceté. Il comprenait d'instinct que désormais la menace n'aurait plus d'action et il commençait, dans son âme basse, à chercher d'autres moyens pour arrêter son fils.
—Mon enfant! dit-il en essayant de donner à son visage de bête fauve une expression caressante, ce n'est pas le moment de penser à partir; tes paroles ont plu au Tzar. Et quoique tu m'aies grandement fait peur, il est visible que nos saints anges gardiens ont tourné vers nous le cœur de Sa Majesté. Au lieu de te punir, il t'a félicité; il augmente ta solde et te fait présent d'une pelisse de martre. Vois, maintenant, jusqu'où tu pourras monter! et en attendant, n'es-tu pas bien ici?
Maxime se jeta aux pieds de Maliouta.
—Je ne puis rester, père, je ne le puis pas, c'est au dessus de mes forces. Je n'ai pas la force de n'entendre tous les jours que pleurs et lamentations, de voir en mon père…