Maxime s'arrêta.

—Continue, dit Maliouta.

—De voir en mon père un bourreau!—Et Maxime baissa les yeux comme épouvanté d'avoir pu prononcer un pareil mot.

Mais Maliouta ne s'émut pas.

—Il y a bourreau et bourreau! dit-il, en jetant un regard de côté dans la salle: l'un est un manœuvre, l'autre, un homme puissant; l'un tranche la tête au pauvre diable, l'autre torture les boyards, ceux qui sapent le trône du Tzar et veulent bouleverser l'État. Je n'ai rien à faire avec les voleurs; ma hache ne touche que les grands criminels!

—Tais-toi, père! dit Maxime en se levant, ne me brise pas le cœur en me parlant ainsi! lequel de ceux que tu as fait périr, trahissait le Tzar? lequel songeait à bouleverser l'Empire? Ce n'est pas leurs fautes, mais ta méchanceté qui fait tomber la tête des boyards. Si tu n'étais pas là, le Tzar serait plus miséricordieux, mais vous inventez la trahison; au moyen des tortures, vous arrachez de faux aveux; vous aurez à répondre de tout ce sang versé. Non! père, n'outrage pas le ciel, ne calomnie pas les boyards, dis plutôt qu'homme de rien, tu espères ainsi faire toi-même souche de boyards.

—Mais toi, d'où vient que tu les soutiens? dit Maliouta, avec un méchant sourire. Es-tu satisfait de voir que plus beau et plus vaillant qu'eux, tu marches cependant toujours derrière eux? Et quel est celui qui peut être comparé à toi? D'où vient leur orgueil insensé? Dieu les a-t-il pétris d'une autre argile? Est-ce leur richesse qui les rend si fiers? attendez un peu, messeigneurs! Le Tzar n'oubliera pas ses fidèles serviteurs, et quand les Kolichef seront mis à mort, c'est à nous que reviendront leurs dépouilles et pas à d'autres. J'ai assez de mal avec eux dans la salle des tortures; ils sont vigoureux, les chiens! on ne peut pas le nier.

La haine débordait dans le cœur de Maliouta, pourtant il espérait encore persuader Maxime et il força sa bouche à feindre un sourire. Ce sourire sur cette figure était si effrayant que son fils en fut épouvanté.

Mais Maliouta ne s'en aperçut pas.

—Mon enfant, continua-t-il, pour qui amassé-je cet argent, pour qui est-ce que je m'épuise? Ne t'en va pas, reste avec moi. Tu es jeune, tu entres à peine dans la vie, ne me quitte pas; souviens-toi que je suis ton père! Quand je te vois, je suis heureux, comme lorsque le Tzar m'adresse des louanges ou me donne sa main à baiser; si quelqu'un t'offensait, je crois que je le dévorerais vivant.